L’expérience et le transport : le ministère de l’immobilité

11795720373_f491168c2d_k (2)Je n’ose imaginer combien de séminaires, de cadres et d’études et de consultation ont amené la Sncf à croire que son métier n’était pas le transport mais la mobilité.

Ce qui est intriguant c’est que cette redéfinition est faite peut-être au nom de l’expérience client, ce vide conceptuel qui désigne simplement le fait qu’interagir avec les écrans est une source cruelle d’effort comme le rappelle l’étude récente de l’AFRC sur le baromètre de l’effort-client, ou peut-être au nom du jargon scientifique et géographique- ce qui est louable,  mais est très certainement un mot absent du langage des usagers, que dis-je, des voyageurs.

En tout cas les requêtes de Google Trends sont évidentes ni la mobilité, ni même le déplacement, sont des mots de recherche usuels, seul le transport et le voyage ont une fréquence mesurable.

Fréquence des termes Mobilité transport déplacement voyage en France de manière générale
Fréquence des termes Mobilité transport déplacement voyage en France de manière générale

Pour l’anecdote notons qu’en période de vacances, il y a dans les TGV bien moins d’espace pour les valises que de passagers correspondant, les sacs encombrent les plateformes, et cet espace ridicule qu’on appelle le bureau et qui ne sert qu’à recharger les portables quand il n’est pas colonisé par un passager irascible dont le billet n’a pas de place attribuée. Cette expression de mobilité est d’autant plus idiote, que justement nous sommes immobiles au cours de ces transports et que l’immobilité est justement cet avantage sur la voiture, du vélo ou de la moto où l’exigence d’équilibre du corps dans l’espace induit justement sa mobilité, assis nous pouvons travailler comme au bureau, rêver comme dans un canapé, dormir!

Je ne veux pas être mauvais esprit et suis bien conscient que ceux qui se déplacent, le plus souvent sur des distances assez courtes et fréquentes (les parisiens passent 75mn par jour pour parcourir 15 km), ont pour principal problème de définir un trajet qui généralement prend plusieurs voies, plusieurs modes de transport, et que résoudre ce problème est souvent un casse tête. Pour le résoudre jamais il ne confie le problème à un transporteur. Ils se confient aux cartes, aux annuaires, à Google maps, à Mappy aussi , ils l’ont fait avec des agences de voyages, et j’imagine aisément les applis du futur branchées sur les APIs et les OpenData qui nous aiderons non seulement à définir le trajet mais à choisir les haltes de manière interactive rendant compte sans effort des effets des modifications sur le coût total du voyage, en euro en temps en km et même en dépenses énergétique.  On circule aujourd’hui plus avec son….. mobile, qu’avec des moyens de transports, mais nous savons bien que les cartes ne sont pas les territoires, et l’on attend toujours et avant tout que celui qui nous transporte le fasse en temps et en heure.

On ne voit aucune raison pour que les consommateurs abandonnent à un un seul transporteur, fusse-t-il multi modal, leur liberté. Justement la force de ces outils dont les comparateurs sont l’embryon, c’est justement de jouer de l’un contre l’autre. Si je fais confiance à la Sncf ne se sera pas pour définir mon itinéraire mais simplement pour me transporter d’une gare à l’autre – et au passage dans paris ne n’est même pas si évident : il faut marcher pour aller d’Austerliz à gare de Lyon!

Voilà qui me rappele dans un même registre la mode désuète du nomadisme qui a forgé les message publicitaires de la téléphonie mobile. Je ne suis pas sur que cette mode fût avortée par la présence trop irritantes des Roms, qui ne sont pas des nomades, mais des réfugiés, et dont le stéréotype les associe à un nomadisme dans lequel personne ne se reconnait sinon les Sans Domicile Fixe, qui par obligation sont les vrais mobiles.

C’est la même erreur qui est produite. Le téléphone mobile, n’est pas mobile, il est un raccourci du temps, ce qui occupe les temps morts, et ce qui permet de gagner du temps quand l’urgence nous gagne, aucun rapport avec l’espace. D’ailleurs le terme même de mobile est en désuétude, c’est de smartphone dont on parle désormais, ailleurs de cellulaires ou le handphone . Et ce qui étonne c’est que la voix reste dans le nom quand son usage s’éteint. Il y aurait à travailler les représentations d’un appareil qui reste la continuation de ce par quoi nous saisissons une partie du monde et nous l’interpellons ! Le like reste une interjection.

La mobilité est avant tout un concept des sciences sociales, un concept vaste qui touche autant les migrations que les situations sociales et qui se rapporte aux personnes. Son ambiguïté réside en ce qu’elle désigne plus les potentialités, le virtuel, que les déplacements effectifs, le réel, conduisant d’ailleurs certains chercheurs à user du terme motilité pour désigner cette capacité à circuler dans l’espace physique autant que dans l’espace social.

On rappellera que la mobilité quotidienne des français n’a que peu bougé :

Le temps quotidien passé dans les déplacements est étonnamment stable, (54,8 mn en 1982, 54,7 en 1994, 56,3 en 2008), de même que la durée moyenne d’un déplacement (16,4 mn en 1982, 17,3 mn en 1994 et 17,9 mn en 2008). Par contre, et c’est là le fait notoire, la distance quotidienne parcourue par personne augmente, très fortement entre 1982 et 1994, de 17,4 km à 23,1 km, puis encore sensiblement entre 1994 et 2008, de 23,1 km à 25,2 km.) ….  Les experts appellent ce phénomène « la conjecture de Zahavi », du nom du chercheur de la banque Mondiale qui l’a établie en 1974 : selon lui, un individu est prédisposé à affecter à ses déplacements une partie constante de son temps dans la journée. S’il peut se déplacer plus vite, il pourra aller plus loin ; il cherche davantage à « maximiser ses opportunités » plutôt qu’à « minimiser ses coûts ».

Et il en est de même des voyages à raison personnelles qui représentent 80% des déplacements, et dont 20% des voyageurs parcourent 75% des kilomètres. S’il est un changement c’est dans l’irruption des modes alternatifs de transports : vélo en libre service, covoiturage, ou autopartage comme le souligne ce commentaire de l’observatoire de la mobilité urbaine qui voit au fond l’automobile comme un nouveau transport en commun.

le problème principal c’est le temps perdu en transport que nous aimerions qu’il soit utile. Si pour reprendre le paradoxe de Zahavi nous cherchons moins à minimiser les coûts qu’à accroitre les opportunités, si autrefois nous tentons de profiter de la vitesse pour accroitre les opportunités (aller plus loin pour découvrir des paysages plus divers, des emplois mieux payés), le succès d’un Blablacar renforce cette idée en indiquant que l’opportunité n’est pas qu’en allant chercher plus loin et plus plus vite une herbe plus verte. Elle est de préférer aussi un mode de transport moins ennuyeux, qui fasse passer le temps plus vite. Le problème n’est pas la mobilité, mais l’immobilité. Et allons plus loin, mieux que de faire passer le temps, c’est de sauter d’un temps à l’autre qui est précieux, ce que d’autres chercheurs appellent l’effet de sas.

On comprendra bien que les bureaucrates de la Sncf ont voulu bien faire en reprenant à leur compte l’idée juste des géographes, ce concept de mobilité, mais ce faisant ils sont sans doute passé à côté de notre expérience quotidienne qui tient moins à l’espace qu’au temps. On ne leur recommandera pas de faire un saut supplémentaire en devenant l’acteur de nos temporalités, simplement de se mettre à la place de passagers (et oui nous les voyageurs nous ne sommes que de passages) et d’utiliser leurs mots. On leur demandera des connections Wifi, des prises électriques, du café à moins de 2 euros, des sandwich à prix raisonnable… Enfin tout ce qui permet de se sentir bien en étant immobile que ce soit sur un quai ou assis sur un strapontin.

On rappellera pour finir que le voyage est rare, et qu’il se fait à pied, que le transport est commun, et parfois amoureux, et que la mobilité est vide d’humanité, comme ces sculptures à la Calder qui oscillent sous la brise sans aller jamais nulle part que dans l’espace prédéfini par ses plus longue perches.

Crédit Photo : un hommage à la Palombe Bleue car ce billet de mauvaise humeur aime les trains plus que son patron.

PS : les rollers sont-ils toujours d’actualité? Est-ce vraiment le quotidien de nos besoins de mobilité?

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