Periscope, la culture des perspectives

1024px-US_Navy_030427-O-0000B-003_Polar_Bear_Attacks_SubA l’occasion d’une nouvelle série de question d’Atlantico à propos de  » Periscope, Snapchat et consorts : comment les applications de vidéo live vont pousser la télévision à se réinventer ou mourir? » deux ou trois idées à propos d’images.

Dans la bataille Periscope vs Meerkat, la bataille semble est remportée par le premier et c’est intéressant car symbolique. Le périscope donne à voir à quelqu’un qui se dissimule sous la surface de l’océan, est-ce celui qui filme ou celui qui regarde?  Le suricate se dresse pour observer au plus loin, c’est la logique du télecope. L’image périscopique gagne sur l’image télescopique. C’est un symbole. Pas par hasard que c’est par ce tuyau que les inepties scandaleuses, et les maladresses officielles, construisent la réputation.

Puisque le sujet était l’impact de ces nouveaux médias sociaux, qui transmettent en live et en vidéo, amenant aux mondes des réseaux sociaux encore plus d’acuité dans le traitement de l’événement, il faut aussi souligner le phénomène de la fragmentation de l’image. La réalisation télévisuelle avait depuis longtemps multiplié ses caméras, pensons aux spectacles sportifs, maintenant elles seront aussi immergées dans la foules et tapies dans les vestiaires. Le neuf c’est que si la fragmentation en plusieurs points de vue étaient réunifiées dans le fil narratif et diachronique de la réalisation,  elle ne le sera plus, présentant de manière synchronique différentes perspectives. Un « polyperspectivisme » qui va au-delà du multi-écran et du multi-canal.

On gardera en tête que dans ce nouveau paysage, l’image n’est pas forcement une représentation, ni à ce titre l’expression du narcissisme, elle est le début d’une conversation, un artefact de la socialité, comme le souligne André Gunthert, dont on lira « la consécration du selfie« . Voilà qui donne au perspectivisme un éclat particulier : ce que l’on dit par le selfie est moins ce que l’on est que d’où on parle. La nouvelle culture de l’image serait ainsi celles des points de vue multipliés et croisés.

Privacy : au-delà de la protection, l’éthique de la réciprocité

3148692599_828a88f117_oPréparé pour le Trust&Privacy Day , un départ ..– 19 mars 2016

Les utilisateurs assidus du web ont remarqué que de nombreux médias incitent leurs lecteurs à désactiver les adblockers, et à les inscrire en liste blanche, pour accéder aux contenus. Ils suivent aussi  l’affrontement entre Apple et le FBI à propos des backdoors. Ils ont aussi noté la fulgurante progression de Telegram qui assure le cryptage des données.

Quelques événements qui marquent l’importance persistante de la question de la confidentialité des données et de la protection de la vie privée. Au travers de ces faits on dénotera une d’inflexion de la problématique. Dans le cas de Apple, se révèle que le risque de la surveillance vient moins des entreprises que des Etats quand la sécurité prime sur la liberté, les premières ont a défendre la confidentialité, sinon elles s’expose à une désaffection et la crise de confiance. Avec le cas des adblockers c’est l’enjeu d’un contrat social implicite qui est remis en jeu : le développement du web presque gratuit repose sur l’acceptation de contraintes publicitaires, sa remise en cause conduirait vers un internet payant, plus réduit dans ses contenus et son accès, moins démocratique. C’est un contrat à renouveler.

Voilà qui soulève deux questions. La première est celle du paradoxe de la vie privé qui est en apparente contradiction avec ces faits, et justifie l’autorégulation de la profession publicitaire et de celle plus récente et plus large des professionnels des données. La seconde est relative à une politique qui ne se limite pas à la protection mais vise à donner des fondements plus solides à l’échange de données de qualité.

Le paradoxe de la vie privée vient d’une apparente contradiction entre l’inquiétude manifestée par les consommateur à l’égard de l’usage qui peut fait des données personnelles et des conduites plus insouciantes qui les amènent à agir souvent à découvert et parfois de manière risquée. Cette incohérence s’explique au moins de  trois manières.

La première est économique. Les risques sont futurs et peu probables ( usurpation d’identité, spamming, ..) alors que le bénéfice est immédiat, le calcul de vie privée donne alors l’avantage à l’action plutôt qu’à la protection. Cet argument est complété par une seconde explication : celle de la résignation. Quoique conscient des dangers, ayant le sentiment qu’on ne peut s’échapper à la surveillance, on se résigne et l’on se soumet. Le coût d’une protection inefficace conduit à renoncer à se protéger. Une troisième hypothèse s’appuie sur la théorie des niveaux de construit. Ce qui est lointain et abstrait fait l’objet d’un jugement différent de ce qui est proche et concret. Les deux jugements,  la préoccupation à l’égard des données personnelles et l’attitude positive au dévoilement de soi, coexistent s’appliquant en fonction des circonstances. Abstraite et concrète.

On pourrait se dire que l’adoption des Adblocks est en contradiction avec ces hypothèses. Pas tout à fait. Ils sont sans doute une réponse à l’aspect le plus irritant de l’utilisation des données : le caractère intrusif de certains modes de publicités (pensons aux vidéos qui s’imposent une dizaines de secondes avant de laisser voir le contenu), leur facilité d’installation et l’étendue du champs d’application encourage à leur adoption. Le moteur est émotionnel, leur adoption ne signifie pas qu’un plus grand effort de contrôle des données est produit. Leur particularité est le faible niveau d’engagement qu’ils demandent, contrairement aux outils VRM, à ceux de contrôle de ses données personnelles, et plus simplement les règles d’hygiène digitale (effacer ses cookies, utiliser des hétéronymes…). On rappellera que l’autre technique de protection à faible engagement s’appelle le mensonge et conduit à cette situation que si les flux de données ne tarissent pas, ils sont encombrés de scories et de données erronées.

On pourrait espérer que les individus se comportent plus rationnellement. Ce n’est pas faute d’information et d’éducation, inutile de les alerter des risques, ils le sont déjà. Ils agissent pourvu que les coûts de protection soit faibles : bloquer les pubs ou mentir. Ils sont partisans du moindre effort et réagissent moins en fonction des risques réels que des irritations. La responsabilité de l’initiative contre les actions frauduleuses, abusives ou dangereuses doit en conséquent être l’objet soit de la puissance de publique, soit des activistes, soit de l’industrie des données elle-même. D’un compromis entre les trois ce serait mieux.

La perspective ouverte est que si les consommateur sont réticents et vulnérables, il faut traiter le problème à leur place et faire en sorte non seulement qu’ils aient confiance mais en plus qu’ils ne soient pas agacés. Ceci nécessite de juguler les externalités de la publicité digitales et de l’utilisation massive des données : ce qui est mensonger, ce qui est trompeur, ce qui est erroné , ce qui est intrusif, ce qui est indiscret, ce qui est risqué. Dans ce domaine l’exemple des externalités environnementales donne des voies de réflexions : la pollution que l’on limite par des taxes, des droits, des contrôle, des incitations douces.  Certains économistes s’y sont attachés : Rao et Reiley donnent récemment un bel aperçu de l’économie du spam, et d’autres proposent des solutions intéressantes comme le  » Attention Bond Mechanism« , même si elles semblent difficiles à mettre en place.

L’auto-régulation prend une forme curieuse comme le fait Apple dont la bataille contre le Fbi a, même perdue, l’avantage de convaincre les consommateurs de la bonne volonté et de la bienveillance de la marque, sa capacité à prendre en compte les intérêts du consommateur. C’est un engagement fort. Il reste insuffisant car ne traite pas l’autre volet du problème.

Si les firmes privées peuvent assurer les consommateurs d’assurer l’intégrité de leurs données par ce type de position, y compris celle de l’engagement de ne les confier à aucun tiers sans l’autorisation explicite des consommateurs, les émetteurs de ces données, il n’est pas sur que cela se traduise par une meilleure acceptation des messages publicitaires. Même bien ciblée, au moins en terme de taux de clics, comme le fait le retargeting, la publicité reste un problème par la contrariété qu’elle suscite. Ecran bloqué, pop-up insistants, boite aux lettres encombrées.

Un élément cependant ouvre une voie. Lorsque le contenu est pertinent, qu’il vient d’une source crédible, fiable et qu’il est contrôlable, il est accepté. Le dévoilement de soi et l’acceptation des messages non sollicités sont liés principalement par le contrat qui nous lie à la marque. Un contrat implicite qui s’engage dans une logique de réciprocité. Dans les enquêtes les offres personnalisées sont acceptées volontiers alors que les popups sont systématiquement rejetés. Cette logique de réciprocité à l’heure de la transformation digitale doit s’étendre au données. Si on collecte des données, le principe de réciprocité invite à  les restituer de manière intelligente. Plus que ça, donner les moyens de contrôler les données : d’une part des instruments pour définir les paramètres de confidentialité, d’autre part un retour intelligible des données sous formes d’alertes, de recommandations ou de tableaux de bord. Des services.

25268289904_3cc26becd4_zCe principe de réciprocité est inscrit dans l’antique règle d’or que partagent de nombreuses pensée. C’est un objet de l’économie autant que que de psychologie sociale, une norme morale et sociale. Elle est d’autant plus précieuse dans le monde des données, que si ces dernières ne sont pas la propriété de ceux qui les génèrent, les consommateurs, ceux-ci disposent un droit de contrôle, et ceux qui les partagent ont une obligation de rendre compte à la fois de ce qu’il font pour respecter la vie privée mais aussi des effets sociaux qu’induisent l’usage agrégé de ces données. La réciprocité est ce système de paiement symbolique qui maintient la confiance, tourné vers l’intérêt de l’autre. La question est désormais de savoir quels types de dispositifs permettent de l’exprimer. L’engagement de confidentialité n’est pas suffisant, le cryptage est de plus en plus exigé, la restitution des données est une voie ouverte par la portabilité, le contrôle ( facile) des paramètres de confidentialité est une condition qui va s’imposer, d’autres mécanisme sont  à inventer pour maintenir vivante la réciprocité dans l’échange des données.

Ce donnant-donnant équitable appelle aussi à une autre approche des données. Elles sont moins des informations et des renseignements, que les inputs d’un processus de service dont la structure est celle d’un feed-back, ce que l’utilisateur donne lui reviens sous forme de notification, de recommandation,  de tableau de bord et d’actions. Pourvu que ce retour soit utile, apporte de la valeur et qu’il soit équitable.

Transformation digitale : la finalité et le détail

CXbSd3uWsAAYCrEL’invocation de la transformation digitale, la danse rituelle autour du big data, le culte de l’uberisation, ne feront pas tomber la pluie. Il n’y a pas de magie dans ces mots.

C’est dans le détail que les choses se font et dans la finalité. Pour les plateformes il s’agit des qualités des populations  qui y participent et de leurs interactions. Les populations sont à la fois consommatrice et productrice, elles sont par la vertu du crowd-sourcing la ressource principale. C’est en fait le problème de la boîte de nuit : composer un public car c’est le public qui fait sa valeur. Le physionomiste joue un rôle essentiel : un bon équilibre d’hommes et de femmes, de stars et de fans, d’excentriques, de dandies, de mauvais garçons, va faire le succès.

La finalité est donc d’obtenir de bonnes conduites et les bonnes interactions, cependant le problème des plateformes est très contingent. Les quelques cas de la présentation en présentent différente facettes. Avec le cas du dating c’est un prolonger l’interaction se pense en terme d’appariement : accorder les gens selon leurs préférences sachant que maximiser la probabilité des rencontres abouties est la clé de la valeur. C’est l’objet des algorithmes de matching. Le cas de Facebook est intéressant pour le problème éthique et cette nécessité d’engager plus fortement les membres pour valoriser le prix de la publicité. Le cas Flickr est passionnant comme exemple simple de la valorisation d’un corpus par la génération automatique de metadata sous la forme de tags et via les ressource du deep learning. L’analyse de données de blablacar met en relief le rôle des norme de réciprocité qui contribuent aux mécanismes de confiance. Le cas du surge pricing  d’Uber illustre à la fois la question cruciale de la légitimité, et l’efficacité d’un systèmes de marché simulé ( car le mécanisme de marché est produit, calculé, simulé, par les algorithmes et non par le tatonnement des acteurs du marché).

La transformation digitale n’est pas une nécessité générale, elle est la mise en place imaginative de dispositifs qui vise à créer de la valeur avec et dans les populations. La logique de plateforme est celle de la gouvernementalité, mettre en oeuvre,  via l’algorithme, les policies, les incitations, les capacitations nécessaires pour obtenir la conduite souhaitée : un pilotage sur,  un engagement élevé, le sens de la réciprocité, l’amabilité, l’honnêteté.

Il reste à la technique d’être le juste reflet de l’imagination collective, de porter de manière précise sur des éléments de détail, un effort déterminé pour les résoudre efficacement.  Ce qui distingue les plateformes qui réussissent est sans doute l’effort persistant et continu d’ajustement des fonctions et des interfaces, mais aussi le soin apporté au détail.


(préparé pour #DMCandFriends )

Home sweet platform : c’est au tour des artisans

25073688235_644d502c64_zSur le front des plateformes, après le transport, l’hébergement, la location, le financement, c’est  dans les services domestique que la bataille se prépare.

L’étendue du domaine est vaste et diverse, il couvre celui des petits travaux ménagers et du dépannage d’urgence : serrurerie, plomberie, vitres cassées pour citer les plus évidents. L’installation et la réparation de l’électro-ménager et de l’électronique est d’autant plus concernée qu’il semblerait qu’on tienne à conserver nos vieux appareils un peu plus longtemps. La réparation automobile n’est pas étrangère avec  la réparation et l’entretien à domicile qui pointe son nez. Il y a les travaux de jardinage, moins urgents mais cadencés par les saisons. Aussi l’animation de soirée par les DJ, l’emploi d’un photographe pour un mariage.

On écartera les services à la personne du baby au papy sitting, des cours de renforcement à la comptabilité des micro-entreprises, sans oublier les heures de ménages. Même si ces services ont un caractère local, se dispensent à la maison, ils relèvent d’une autre espèce que le droit et la fiscalité définissent. Ils correspondent à des marchés de l’emploi spécifiques dont les  horaires d’exercice sont fragmentés et dont le sort relève de la gig economy, même si sa particularité est d’être largement géré par le secteur associatif.

Ce qui nous intéresse correspond assez largement à l’artisanat dans un spectre large qui va de l’homme à tout faire jusqu’à l’expert. La plateformisation crée des inquiétudes légitimes, vont-ils être mangés à la sauce des taxis? Trois questions viennent spontanéement à l’esprit : la plateformisation est-elle possible ? Quelle menace fait-elle peser sur les secteurs traditionnels ? Ouvre-t-elle des opportunités ?

La possibilité de la plateformisation est un euphémisme, puisque les plateformes sont déjà présentes : c’est le modèle de Task rabbit, plus fortement celui de Thumbtack dont le point fort est , ceux en cours de déploiement d’ Amazon Home Services, on relèvera en France les cas de StarOfServices ou plus récemment de mesdepanneurs.com dans laquelle la Maif vient d’investir, il est traité sous un angle différents par Google. Des initiatives telles que l’investissement de Leroy-Merlin dans Frizbiz soulève de la question de ces services comme stimulant d’un marché qui devrait tendre à la hausse avec d’une part la double pression de la tendance du DIY et de la faible progression des revenu ( qui tend à confiner dans l’espace domestique des services et des biens acheté dans le secteur marchand) et d’autre part la moindre compétence en bricolage d’une population dont l’expérience ouvrière est en recul. Il y en a bien d’autres pour explorer ce marché que les américains évaluent à 400 milliards.

Quelle place peuvent prendre les plateformes ?

Trois éléments doivent être discutés. Le premier est la question de la taille critique qui  prendre un aspect spécifique par son aspect hyper local. Le second est celui de la concurrence puisque de nombreux portails existent dans le secteur, le troisième est le plus déterminant : la standardisation.

Commençons par la standardisation. Ce serait parce que les tâches sont peu standardisées, qu’elle réclament un échange soutenu entre le commanditaire et l’artisan, que le potentiel de ces plateforme serait limités. Le simple exercice de changer un carreau cassé demande une inspection de visu, une mesure de la taille de la vitre à remplacer, des difficultés inattendues. Le point de départ de la transaction est un devis, pour l’établir, en première analyse,  le contact direct permet d’aboutir d’autant plus qu’il sera complexe.

Nous sommes dans un marché de relations plus que de produits, et c’est ce qui justifie la force du local. C’est aussi ce qui fait la limite de ce type de marché, notamment pour les travaux à faible valeur où l’artisan passera plus de temps à faire le devis qu’à réaliser la tâche, affaires peu rentable sauf à demander des frais d’intervention élevés et que le client accepte à la fois l’incertitude et le montant de la facture finale. Le résultat est que seuls aboutissent les cas d’urgence, ceux où le client n’a aucun autre choix que de se soumettre au risque adverse d’une facture très salée. Pensons aux serruriers de l’urgence à Paris !

C’est justement l’apport des plateformes qui introduisent de la standardisation, par une analyse des tâches, une recommandation de prix, et la facilitation du diagnostics, aussi par l’orchestration de l’information où photos, cartes de garanties, et tout autre document peuvent être échangés. L’enjeu principal justement est la standardisation de ce qui n’est pas standardisé. La force des plateforme est qu’en s’appuyant sur une base de cas infiniment plus grande que l’expérience des artisans (si ces derniers traitent 300 cas par an, les  plateformes enregistrent des millions,  ce qui pour l’un est une surprise devient pour les secondes une régularité statistique), il est possible par un jeu habile de questions de réduire les cas particuliers à des profils types et d’en calculer un tarif.  Des machines à devis. Dans un futur proche, cette activité de standardisation, qui s’appuie aujourd’hui sur une analyse humaine, sera accompagnée si ce n’est substituée, par les techniques du machine learning et de l’IA. L’automatisation des devis va ceci de pair avec la curation. Il ne suffit pas de faire noter les services par les clients, comme celà c’est imposé pour toutes les plateformes, il faut aussi prendre soin à s’assurer des compétences des artisans, par des entretiens, des visites, des formations. La « curation » consistant à sélectionner et documenter les profils les professionnel.

La question de la concurrence est en fait résolue par ce premier éléments. Les plateformes de mise en relation sont nombreuses et  variée : comparateurs, annonces dans leboncoin, les pages jaunes. Les entreprises spécialisée dans le lead, qui peu nombreuses ont cependant désormais une expérience solide, ont multiplié les sites générateurs de trafic et de conversion en clients qualifiés. Cette pratique marketing consiste dans un premier temps à générer le trafic via le référencement naturel et payant, les réseaux sociaux, l’envoi massif de mail, puis à l’orienter  vers une page ou un site de conversion où les internautes laisse leur coordonnée en l’échange d’une documentation, de la participation à un concours, ou très précisément à l’obtention de devis gratuit. Les coûts sont relativement élevé ( plusieurs dizaines d’euros) même si la conversation ( la transformation du prospect en client) peut dépasser les 10%. L’acquisition d’un client peut ainsi représenter un coût de 20 à 1000 euros, ce qui est intéressant si les travaux ont une marge supérieure, et s’ils sont assez récurrente pour que l’aleas se transforme en régularité (autrement dit au moins plusieurs dizaines de leads). Ces montants très indicatifs donne une indication précieuse : lorsque les travaux ne représentent que quelques centaines d’euros, cette concurrence n’en est sans doute pas une. Il y a un terrain a priori favorable pour les plateformes.

Le troisième élément est celui de la taille critique. On le connait désormais au travers de la notion d’externalité de réseau qui fait de la valeur du service celui de la proportion des personnes auxquelles qu’on souhaite lier à son cercle d’amis. Dans notre cas, il prend une valeur plus précise qui est liée à la densité de service. Si en région parisienne le nombre de plombier est élevé et qu’il suffit d’enrôler dans la plateforme une fraction minime pour être en mesure d’offrir une réponse à toute interrogation (les pages jaunes signalent 1082 plombiers, en supposant que 10% d’entre eux adhèrent, et que leur taux d’occupation soit de 80%,  cela donne 24 artisans qui peuvent répondre potentiellement à tout moment et par conséquent assure qu’une réponse soit donnée aux demandes), dans les villes moyenne de province on est loin du compte. On compte 41 plombiers pour l’agglomération de Bayonne qui représente un bon cent vingt mille habitants. En faisant le même calcul grossier l’espérance de réponse est de 0.8, autrement dit il y a 20% de chance qu’aucune réponse ne soit fournie.

Les plombiers ne sont pas les artisans les plus rares. Pour les plateformes voilà qui représente un défi et une limite. La limite est géographique : c’est dans les grands centres urbains qu’elle peuvent se déployer, le défi est celui d’enrôler suffisamment d’acteurs dans la multiplicité des métiers. Elle n’est pas infranchissable dans la mesure où la concurrence dans certains secteurs est intense. Si nous prenons le cas de la coiffure où les coûts d’entrée sont faibles (moins de 40 000 euros), on trouve près de 72000 salons avec une demande en baisse et la croissance forte de coiffeurs à domicile qui représente 20% du total et 5% du chiffre d’affaire. Nous n’avons pas encore connaissance d’une plateforme de coiffure.

Oui,  il y a une bonne possibilité de développement des plateformes dans l’artisanat, il se fera dans la mesure où ces plateformes trouveront des solutions intelligentes à la question de la formulation du devis et à la gestion de la relation clients. Des solutions intelligentes et productives.

Artisanat 2014Sont-elle une menace pour les artisans?

Le premier élément de menace réside clairement dans l’entrée sur le marché des bricoleurs, et de la « décorporativisation » de ces métiers, la conséquence immédiate est une pression sur les prix, du moins sur les petits travaux. Mais même en supposant que les barrières corporatives soient maintenues (par l’obligation de diplôme) et que les amateurs éclairés soient maintenus en dehors du marché, une déformation du marché est probable. L’exemple précédent de la coiffure est de ce point de vue intéressant. Nul doute que ceux qui exercent à domicile y voit une opportunité de trouver des affaires (même s’ils doivent détenir un CAP de coiffure). En renforçant cette tendance on-demand, c’est l’équilibre du secteur traditionnel qui peut être déplacé. Puisque les grandes chaines sont protégées par la force de leur marque ( le principe du double jeopardy fait que les marques à forte part de marché sont aussi celles-ci qui ont la plus grande concentration de client à forte valeurs et la plus forte proportion de clients fidèles), c’est donc le salon traditionnel qui est sous pression.

Les plateforme peuvent ainsi contribuer à une sorte de déformation du marché, l’effet sur le volume d’affaire a toute les chance d’être positif, polarisé entre une minorité d’entreprises à gros chiffre d’affaire, et une nuées de micro-entreprise au bord de l’équilibre. C’est une hypothèse qui reste à vérifier mais qui est hautement probable. La menace ne concerne pas tous les acteurs du marchés mais les plus petits et les moins équipés commercialement.

Le véritable effet de telle plateforme pèse plutôt sur les pratiques, les système de notation et de recommandation qui sont bien mieux maitrisés que sur les plateforme de lead, introduisent de manière certaine une discipline de marché. Les devis excessifs, les factures gonflées, la présente de référentiels de prix, pèseront très certainement sur les marges des entreprises, à moins que disposant d’une excellente réputation locale et d’une clientèle fidèle, elles puissent maintenir des premium de prix, ou que suffisamment importante et coalisé dans des systèmes coopératifs, elle puissent mutualiser l’achat des consommations intermédiaires et les services de relation client. Cet effet de discipline risque aussi de jouer sur l’organisation du travail : la ponctualité et le respect des calendrier devenant un critère primordial.

A ces menaces correspondent des opportunités. La première et la plus générale est l’extension du marché que nous avons déjà noté. La commodité, l’ergonomie et la confiance apportée par les plateforme a toute les chance d’accroitre le passage de l’envie au besoin. La pelouse que l’on veut tondre attendra moins longtemps le fils du voisin qui n’est jamais disponible, et l’on laissera moins longtemps la chasse d’eau déréglée. C’est clairement à une extension du marché existant que l’on doit s’attendre, une extension qui peut s’appréhender à un transfert d’activité domestiques vers le monde marchand,  ainsi que du transfert d’activités informelles, et surtout à des activités nouvelles : des tâches qui n’étaient pas effectuées du tout. Un tel développement se fait sur le bas de la pyramide ( la grande part des tâches à petite valeur),

Ces opportunités cependant ne sont offertes qu’à ceux qui s’en saisissent. Et pour s’en saisir, c’est un effort considérable qui doit être entrepris par les artisans, avec l’adoption d’une nouvelle culture commerciale qui s’appuie sur l’idée de personnal branding, de mise en scène de soi, ou pour reprendre l’expression de Luc Boltanski la cité industrielle qui célèbre les valeurs de performance technique et de professionnalité. Dans cette perspective théorique c’est un changement de monde dont il est question. C’est un exercice difficile pour ceux dont la culture se construit dans les règles du métier, il nécessite un investissement dans la culture digitale, le développement de compétences relationnelles adaptées à ce milieu numérique, et doit conduire avec une extrême réactivité des échanges (répondre dans l’heure qui suit, si ce n’est la minute) et la gestion d’agendas partagés.

Pour se saisir des opportunités, c’est une transformation plus culturelle que technique qui est exigée. La technique étant justement ce qu’apporte les plateformes : le moyen de gagner en productivité commerciale et celui d’assurer la confiance des clients. On comprendra facilement qu’il est vain de s’attendre à ce qu’une grande partie de la population des artisans fasse cet effort même si une partie d’entre eux le fait déjà. La compétition accrue finalement ne viendra pas tant de l’extérieur ( les bricoleurs amateurs et parfois talentueux) mais au sein même de la population du monde de l’artisanat entre les modernistes et les traditionalistes, ceux qui incorporeront une approche plus connectée à leur pratiques, répondant à la demande,  construisant les signes de confiance et de familiarité dans l’espace digital.

Cependant une approche proactive ne garantit rien. Le hasard, la contingence le fil des événements est déterminant pour les petites structures. Et même l’artisan geek n’est pas assuré de la réussite. Et il ne suffira pas d’externaliser la relation client aux plateformes. D’autres formes de groupement sont nécessaires ne serait-ce que pour se distinguer au sein de ces nouvelles places de marchés. L’appartenance à un réseau peut être un signe distinctif, et les coopératives en signalant une manière particulière d’envisager la collaboration peuvent jouer un rôle essentiel, moins pour concurrencer frontalement les plateformes que soutenir les acteurs au sein de ces quasi marchés. Elles peuvent apporter la garantie de la qualité des matériaux qu’elles achètent collectivement, des formes d’assurance et naturellement d’aider leur membres à faire cet effort digital qui leur est difficile.

Par dessus-tout apporter une marque, un label, qui crédibilise plus que la qualité et la compétence. Ce plus est dans les éléments de la confiance : l’honnêteté, la fiabilité, la prise en compte des intérêts du client, et aussi en deçà : les valeurs humaines qui s’affirment dans la voix donnée aux humains qui coopèrent plutôt qu’aux actions qui maximisent les profits.

Cette dernière observation pose une question plus générale sur l’économie politique des plateformes et la gestion des populations qui y interagissent.  Y a-t-il une place en leur sein pour des mouvements organisées. La tendance des plateformes de job à fragmenter les acteurs, et mêmes leurs tâches, ne risque-t-elle pas d’encourager à des regroupements, des coalitions, des réseaux dans le réseaux ? Comment peuvent-il s’y signaler? Comment les platformes y répondront? Nous n’évoquons pas ici les regroupements de types syndicaux qu’on voit fleurir dans le conflits des VTC, protestant contre la baisse des tarif imposés par Uber, où les mesures prises par le gouvernement, mais d’action collectives menées au sein même des plateformes, ne serait-ce par exemple que d’indiquer dans les profils l’appartenance à une coopérative, l’obtention d’une certification, et qui peut se poursuivre par la gestion mutualisées des comptes. Plus largement cela invite à une étude plus fines des ecosystèmes et de leur évolutions  dans et autour des plateformes. On voit déjà au sein d’ airbnb la montée des professionnels  et même l’entrée des hôtels sur cette plateforme qui ainsi devient un concurrent direct de Booking.

Le monde des plateformes ne sera pas que le rassemblement des amateurs et des indépendants, il risque d’être aussi le terrain de jeu des marques et de leurs coalitions.