La voix des bots ouvre les marchés

hal-mortDans 2001 Odyssée de l’espace, la conversation finale entre l’homme et Hal,  l’intelligence artificielle, ne passe pas par un écran, des diodes, un visuel plan souvent et rarement holographique, mais par la voix fût-elle synthétique.

Si depuis les années 80, en  débutant l’histoire avec le PC – même si  l’écran de cinéma et le petit écran de la télévision ont converti les masses depuis bien plus longtemps – l’écran se décline dans toutes les tailles et des épaisseurs de plus en plus fines, s’équipant d’une sensibilité tactile et par conséquence ouvre les voix de l’intelligence. Cet écran favorise l’image, unique ou fragmenté, ainsi que le texte, l’écrit. La conversation demeure épistolaire. Les textos sont des télégrammes.

L’avenir de la conversation avec les machines risque de quitter l’écran pour rejoindre le régime de conversation le plus universel et le plus fondamental : la vocalise. Le premier des médias, avec la lumière, c’est une onde qui parcourt l’air. Une vague qui s’élance des lèvres pour faire vibrer l’oreille interne puis être convertie en crépitement électrique dans les réseaux du cortex. Babiller. Parler.  Il faut à un humain guère plus de 2 ou 3 ans pour s’y mettre. Et encore, l’art des vagues peut ne rien dire et se concentrer sur la forme même de l’onde, c’est la musique et ses langues.

De manière plus prosaïque, les technologies nouvelles du #deeplearning en permette de nouveaux développement, à l’instar de la technologie Wavenet proposé par une des filiales d’Alphabet – DeepMinds ( et on recommande de lire tout le post et même la publication).

L’application la plus évidente est naturellement celles des livres parlants, de l’audio description pour aider les mal-voyants. Le vaste marché des centres d’appel et de relation client est concerné au premier titre, car automatiser une grande partie de la tâche par des agents conversationnel (incarnés dans une voix plutôt qu’une image) promet des gains de productivités considérable. On peut l’élargir sans hésiter à l’ensemble des ATM et autres bornes interactives. Ces technologies concerne aussi les médias où l’on imagine des bulletins de nouvelles et de météo générés par des intelligences virtuelles et lues à la radio par des speakers synthétiques. Mais surtout, il y a deux vastes marchés potentiels où l’interface fondamentale est liée au son et la voix. Il s’agit de manière évidente celui des autos et autres véhicules  autonomes. C’est le moyen de donner au passager un moyen de contrôle de l’ IA qui le conduit, ne serait-ce que lui ordonner de s’arrêter – bref un safeword. L’autre est plus proche de nous , c’est celui- des interfaces telles que Echo d »Amazon , Siri de Apple, ou son analogue Everywhere chez Google. Parler est souvent le moyen le plus simple de commander. Ce type d’ interface a vocation à s’enrichir, ne serait-ce que par la coordination des objets connectés au domicile ( ordonner par son intermédiation la température souhaitée de la pièce). Il y a encore bien d’autres marchés, c’est une question d’imagination. Le point essentiel c’est de comprendre que les interfaces audios représentent un espace encore inexploré : pour demander qu’on nous passe le sel, on ne s’envoie pas de texto, on vocalise. L’informatique d’hier fonctionne au doigt et à l’oeil, celle du futur proche aura des lèvres et des oreilles.

PS : cette petite note a été suscitée par des questions d’Atlantico à propos de WaveNet. Elle rejoint d’autres interviews dans le même titre et des sujets similaires :

Amazon digest

3369171743_8802dfd24e_bAmazon un cas d’école qui brille par milles facettes . La stratégie de croissance en premier lieu qui se moque des bénéfices et porte la valorisation boursière à plus de 300 milliards et un chiffre d’affaire d’une centaine de miliards de dollars.

Le modèle de commerce avec son système de recommandation, le système de notes et d’avis, les filtres et moteurs de recherche, et surtout l’effet de longue traine qui s’obtient aussi avec la place de marché. Un beau modèle de plateforme que l’innovation fait évoluer sur la base d’une architecture maitrisée et qui étend catégorie de produit par catégorie son empire : parti du livre, il livre du fresh !

L’innovation c’est d’abord cette recherche d’un accès direct au consommateur : le dash button, la scannette, Echo, Kindle bien sur, et l’échec du Fire aussi . Mais c’est aussi la maitrise du cloud avec  Amazon web service, le micro travail avec  Mechanical Turk, la mode avec Zappos, Pour délivrer le service c’est une affaire d »industrie. Celle du picking avec son lot de dureté du travail et de robots, celle de la logistique, qui va au lointain jusqu’au dernier kilomètre. Et tout est possible même le drone.

Un beau cas d’école qui revient régulièrement en tout cas dans mes petites chroniques chez Atlantico ( disclaimer : les titres sont ceux d’Atlantico, je vais souvent à contre-sens) :

Periscope, la culture des perspectives

1024px-US_Navy_030427-O-0000B-003_Polar_Bear_Attacks_SubA l’occasion d’une nouvelle série de question d’Atlantico à propos de  » Periscope, Snapchat et consorts : comment les applications de vidéo live vont pousser la télévision à se réinventer ou mourir? » deux ou trois idées à propos d’images.

Dans la bataille Periscope vs Meerkat, la bataille semble est remportée par le premier et c’est intéressant car symbolique. Le périscope donne à voir à quelqu’un qui se dissimule sous la surface de l’océan, est-ce celui qui filme ou celui qui regarde?  Le suricate se dresse pour observer au plus loin, c’est la logique du télecope. L’image périscopique gagne sur l’image télescopique. C’est un symbole. Pas par hasard que c’est par ce tuyau que les inepties scandaleuses, et les maladresses officielles, construisent la réputation.

Puisque le sujet était l’impact de ces nouveaux médias sociaux, qui transmettent en live et en vidéo, amenant aux mondes des réseaux sociaux encore plus d’acuité dans le traitement de l’événement, il faut aussi souligner le phénomène de la fragmentation de l’image. La réalisation télévisuelle avait depuis longtemps multiplié ses caméras, pensons aux spectacles sportifs, maintenant elles seront aussi immergées dans la foules et tapies dans les vestiaires. Le neuf c’est que si la fragmentation en plusieurs points de vue étaient réunifiées dans le fil narratif et diachronique de la réalisation,  elle ne le sera plus, présentant de manière synchronique différentes perspectives. Un « polyperspectivisme » qui va au-delà du multi-écran et du multi-canal.

On gardera en tête que dans ce nouveau paysage, l’image n’est pas forcement une représentation, ni à ce titre l’expression du narcissisme, elle est le début d’une conversation, un artefact de la socialité, comme le souligne André Gunthert, dont on lira « la consécration du selfie« . Voilà qui donne au perspectivisme un éclat particulier : ce que l’on dit par le selfie est moins ce que l’on est que d’où on parle. La nouvelle culture de l’image serait ainsi celles des points de vue multipliés et croisés.

Simplifier (le choix) ce n’est pas réduire

17071788032_43d2dd0aa7_zCe week-end à nouveau quelques questions d’Atlantico à propos de la décision de Tesco de réduire son assortiment et surtout d’un (déjà vieil) article du Guardian qui à la suite de cette décision questionne l’abondance des choix auxquels la société de consommation nous oblige et qui créerait un stress constant. Le bizarre de l’article réside dans sa conclusion qui voit  dans la reconstitution de monopoles le moyen d’aller vers la simplification.

On ne reviendra pas sur l’absurdité d’une telle suggestion, elle est expliquée est dans mes réponses, mais on en profitera pour souligner que cette question de l’excès de choix est un véritable enjeu politique et qu’il permet de reconsidérer la manière dont on regarde notre société de consommation.

Cette question de l’excès de choix est étudiée depuis pas mal d’année par les spécialistes de l’économie comportementale à la frontière de l’ économie et de la psychologie, l’ouvrage de Schwartz : More is less  (2004) et les (nombreux dans les années 2000) travaux de Dan Ariely  (On les retrouvera aussi dans un vieux post). Elle a fait récemment l’objet de synthèses : celle de Scheibehenne et al en 2010 et plus récemment de Chernev et Al (2014) dans une littérature plus orientée vers le comportement du consommateur.

Ce qui est intéressant, plus que les résultats obtenus, est cette idée induite par l’économie comportementale, que si les sujets ( consommateurs ou citoyens) sont irrationnels, on dira plus généralement vulnérables, il y a une justification à interférer dans leur choix et à simplifier des tâches trop difficiles, coûteuses, ou trompeuses, comme a voulu le faire un maire de New-york en limitant la contenance des Colas. Cette idée est aussi celle du Nudge, mais nous y reviendrons bientôt dans un autre post. La suggestion du Guardian s’inscrit en plein dans ce raisonnement doublement erroné, d’abord par la solution, revenir au monopole, ensuite par la méthode de réduction du choix.

Oui, l’abondance apparemment excessive des options est une sorte d’externalité moins de la société de consommation que du jeu concurrentiel, oui elle est coûteuse socialement par la paralysie qu’elle peut induire dans les décisions individuelles et plus encore dans les mauvais choix qui en résultent. Mais ce n’est pas assez pour justifier la restriction des libertés, aussi bien positive que négative, en réduisant les choix ou ou en agissant de manière (presque) arbitraire dans la manière dont on choisit.

Simplifier dans une société complexe n’est pas réduire. C’est à l’inverse augmenter la possibilité de décider dans un environnement compliqué voire complexe. La réponse passe par la capacitation des sujets, en leur fournissant les appareils qui suppléent à leurs faiblesses : des objets techniques et des institutions. La simplicité n’est pas le propre d’un objet, c’est une relation : le rapport entre la complexité d’un objet et nos capacités à le comprendre. L’approche démocratique favorise les secondes, l’approche autoritaire tente désespérément de réduire la première.

Dans notre monde digital, l’enjeu est donc clair. Pour vivre bien dans une société technique, il faudra équiper les citoyens, les travailleurs, les consommateurs, d’instruments qui leur permettent de résoudre des tâches difficiles, d’institutions qui les entraînent et d’une culture qui les rendent intelligent, c’est à dire adaptés à ce monde. Des instruments dont la contrainte de conception est de ne pas interférer dans leur décisions : les moteurs de recherche, de comparaison, de recommandations devront être justes à la fois dans leurs effets individuels et collectifs. Ils auront à rendre compte de leurs effets.

Et pour le lecteur qui aura cru que nous défendions une antienne libérale, soulignons que nous retrouvons ainsi une vieille notion, celle de l’ émancipation. Si elle devait différer de ce qui a été pensé depuis des siècles, ce sera simplement en s’attachant à la reconnaissance du pouvoir technique qui doit être  redonnés aux sujets, et surtout que par la nécessité de ne pas les assigner à des rôles ou des situations particulières : être vulnérable n’est pas être faible d’esprit. A ce propos, le regard de Rancière sur l’émancipation nous sera utile.

crédit photo : toujours l’excellente Eugenia Loli

Gafa presque souverains

17034261188_d656b18a22_oC’était en Juillet, une occasion supplémentaire de parler de plateforme et de gouvernementalité, ce sera assurément un des mes sujets phare cette année, notamment dans le cadre du Master MOPP. Une interview en parallèle avec Jean-Gabriel Ganascia du LIP6.

Un observateur avisé a remarqué le papier,et l’on reviendra certainement sur un point clé, la politique des algorithmes ce n’est pas seulement le glissement du politique vers la sphère privée ( et oui leur rôle est aussi de faire la police !) mais aussi plus globalement la remise en cause de la  souveraineté et pas que numérique. Vaste débat de société!

crédit Photo : Id iom

De Google à Alphabet, l’ex start-up va-t-elle devenir ambidextre ?

380578681_8ed606f7b0_oDans cette nouvelle interview accordée à Atlantico, le but était naturellement de battre en brèche une opinion fausse, celle d’un Google tentant d’échapper aux foudres des règlementations de la concurrence. L’avis du juriste Rubin Sfadj donnée à Telerama est sur ce point bien plus pertinent que le mien.

Un autre but était aussi de rappeler qu’en terme d’organisation la croissance de Google n’échappe pas aux problèmes traditionnels des entreprises et à ceux de leurs évolutions. La divisionnalisation telle que décrite par Chandler était le référent le plus simple, j’aurais pu aussi m’en référer à la théorie de Lawrence & Lorsch  qui reste qui moi l’argument le plus fondamental en matière d’organisations : quand elles croissent, elle doivent se différencier pour s’adapter à un l’environnement qui s’étend  et se complexifie, c’est le phénomène de la départementalisation, et à une autre échelle celui de la multi-divisionnalisation.  Simultanément le fait de se différencier menace l’intégrité de l’organisation et nécessite un effort supplémentaire d’intégration, sinon le risque que d’un département à l’autre de degré de centralisation, de formalisation, l’horizon temporelle risquent de varier de telles manière à ce que les équipes ne se comprennent plus ( par exemple à mesure que l’entreprise grandit les gens de la production rationalisent et se tourne vers une efficacité opérationnelle à cours terme tandis que ceux de la recherche conçoivent des projets de plus long terme et adoptent des modes de management par projets). L’intégration est l’ensemble des dispositifs qui vont permettre aux unités de fonctionner de concert.

Dans le cas d’Alphabet le choix d’une structure légère, une holding à la Hattaway- Berkshire qui semble inspirer leur dirigeants, risque d’ailleurs à l’avenir de faire peser une menace, l’intégration ne serait que financière, et peut menacer l’intégrité de la compétence stratégique principale qui est celle de la gestion des données, le big data.

J’aurais cependant pu aussi même l’accent sur un argument qui est esquissé sans que je ne le désigne précisément : l’organisation Alphabet peut être considérée comme le moyen de créer un groupe ambidextre, capable autant d’améliorer l’efficacité opérationnelle que son aptitude à conduire des innovation radicales. Explorer et exploiter simultanément son environnement.

On pourra discuter de la pertinence des choix, c’est à dire des moyens, qui sont encore à venir en matière de structure pour réaliser cet objectif. Mais il faudra reconnaitre au dirigeants une bonne intelligence de l’environnement, la taille et la puissance ne les aveugle pas au point d’oublier que pour échapper à la pression des rivaux il faudra continuer à être meilleurs qu’eux et ouvrir de nouveaux espaces de marché.

Crédit photo : Chrissy Wainwright