Les nudges sont-il le moyen de la théorie économique pour façonner le monde à son image?

neurone-cultureDepuis quelque temps et la découverte du codex des biais cognitifs  sème le trouble dans mon esprit. Près de 200 sont recensés, et font de l’humain un être totalement imparfait, un être sans qualité marqué par le destin d’épiméthée.

Un tel nombre doit conduire à reconsidérer la terminologie de biais. S’ils sont aussi nombreux c’est qu’ils ont une raison d’être, elle est certainement adaptative. Avec le temps, notre cerveau a évolué trouvant des solutions à la question de l’adaptation au milieu . Buster Benson les regroupe de manière fonctionnelle en quatre grands problèmes : comment décider quand il y a trop d’information, quand il n’y a pas assez de signification, quand on a besoin d’agir vite, quand il faut définir ce dont on doit se souvenir? Les biais sont autant d’adaptations.

Bien sur la résolution de ces problèmes peut aussi en induire d’autres : on rate des informations importantes, on génère des illusions, on prend des décisions erronées, la mémoire renforce l’erreur. Si ces défauts étaient majeurs, évolutionnairement les biais auraient disparus. S’ils sont dommageables c’est que le milieu a changé : nous serions inadapté au monde dans lequel nous vivons, ce monde que nous avons créé, un monde socialement construit. Nos adaptations seraient devenu des inadaptations et il faudrait nous corriger, nous améliorer, nous assister. Les nudges sous aideraient à surmonter notre nature, à nous civiliser, pour nous adapter à une norme, celle de la décision rationnelle.

L’hypothèse évolutionniste, la véritable théorie de ce phénomène, fait qu’il devient difficile d’appeler biais, ou défaut, ou fragilité, ce qui est un plus, un meilleur, un ajustement, une adaptation. Sauf à  penser qu’il y ait une sorte d’état idéal, celui vers lequel tendrait la nature, qui est celui d’une parfaite rationalité. L’accumulation de ces adaptations témoigne pour prouver que ce n’est pas la tendance. L’idéal n’est pas un idéal de nature mais celui normatif de l’idéal économique, qui ne décrit pas forcement un état souhaitable, mais celui qui satisfait un principe métaphysique et idéologique, celui de la tendance la l’équilibre et s’appuie sur la rationalité de ses acteurs ( la fiction d’une instance qui explorerait tous les états et pourrait identifier celui qui procure le plus d’avantage – l’humain un dieu omniscient et utilitariste).  L’acteur humain, et nous y reviendra un peu plus loin, c’est aussi le cas des intelligence artificielle, n’est pas l’être imparfait que discipline normative tente de définir et qui requière les correctifs de l’économie comportementale. C’est un être complexe, qui développe une cognition modulaire et architecturée, pour répondre aux défis de l’évolution. La caractéristique la plus générale de cette architecture est de s’adapter à des environnements variés, par les capacités  d’apprentissage forgée par l’agencement de ces adaptations.

Dans cette perspective l’utilisation des biais cognitifs par les nudges, pour orienter la conduite dans le sens du bien, qu’il soit celui du sujet ou celui de la collectivité, peut paraitre l’instrument par lequel la science économique tend à façonner le monde selon son propre imaginaire. Cela suffirait à lui ôter la dignité de sciences pour lui donner la légitimité d’une doctrine. Plutôt que de valider ses hypothèses elle tend à redresser son objet (les décisions individuelles) pour mieux satisfaire son projet. C’est bien inquiétant. Cela l’est d’autant plus qu’on y observe la tendance à définir sa scientificité par l’expérience comme la polémique du  » négationnisme économique »  l’illustre. Epistémologiquement c’est une pirouette : ce n’est pas en déplaçant le caractère scientifique de la théorie vers l’expérience que l’on peut justifier un tel projet. L’expérience ne vaut que lorsqu’on veut tester une théorie,  la mettre à l’épreuve. L’argument traditionnel de l’économie est qu’importe peu le degré de réalisme de la représentations des unités phénoménologiques, c’est que le modèle dans son ensemble rende compte de la réalité. Mais l’économie comportementale par la méthode expérimentale, démontre un agent bien plus sophistiqué qu’on imaginait, et apporte une réfutation persistante. Tant de « biais » reflètent non plus une rationalité limitée, qui serait un amendement au perspective rationaliste, mais au contraire la sophistication de notre appareil de décision : l’ensemble de ces « biais », de leurs interactions, de leur inhibitions, de leurs activations, compose une machine formidable à apprendre.

C’est d’ailleurs le propre des intelligences artificielles que peu à peu on met en place. L’exemple des modèles de bandit manchots est illustratif, leur capacité à apprendre vient de l’introduction d’une sorte de biais cognitifs : par exemple la préférence pour les solutions gagnantes qui caractérise les algorithmes greedy s’apparente assez fortement au biais de confirmation! C’est ce qui lui donne une capacité à découvrir et apprendre la bonne solution plus rapidement que des approches plus naïves. De même la reconnaissance d’objets dans les images a fait des progrès dès lors que l’on a introduit des pré-traitements par des filtres qui mettent en reliefs des aspects spécifiques des images. Avec le deep learning on s’aperçoit que c’est moins un modèle donné qui fonctionne que la capacité d’ajuster des modules spécialisés dans une architecture plus générale. Ces intelligences se constitueront sans doute dans le futur par l’agencement de centaines de ces adaptations ( ne parlons plus de biais), elles seront peut être aussi sophistiquées que la notre, mais se développeront parallèlement s’adaptant à un autre univers que le notre car elles ont une autre histoire. Elles auront d’autres raisons.

Pour revenir aux nudges, dans la mesure où l’on ne souhaite pas les réduire à être les instruments qui corrigent le comportement des unités observées pour les contraindre à rentrer dans le cadre de la théorie néo-classique, il faudra leur donner un autre fondement moral et une autre justification que la capacité de faire prendre une décision qui favorise notre bien-être et le bien être collectif en respectant la liberté de choix. Ce sera moins dans le cadre d’un paternaliste bienveillant et libertaire qu’il faudra trouver les bons arguments dont celui d’une interférence non-arbitraire, et par conséquent, et celui d’un contrat social qui donne à la puissance qui le manipule la justification de son action, que dans l’exploration de cette idée fondamentale que notre capacité d’apprentissage est justement constituées de tels biais.

Le problème dès lors, pour améliorer nos décisions, ne serait plus de pallier à une défaillance, mais plutôt à renforcer ces capacités. Une conception juste du nudge pourrait être ainsi définie, elle ne porterait pas tant sur nos présumées défaillances mais sur l’environnement social qui souvent est trompeur. Sa finalité serait moins de nous persuader à notre insu pour notre bien que de façonner un monde qui favorise nos capacités de jugement.

Fringues, une question de regard – une courte étude

hawai1950Le burkini est avant tout une marque et le fait du marketing dans la globalisation. Avant tout, car c’est la l’invention d’une entreprise et non d’un mouvement religieux. Un marketing au pied de la lettre qui tente de satisfaire une attente d’un segment ou de plusieurs segments de consommatrices. Pas seulement celui des musulmanes mais de toutes celles (naturellement seules les femmes sont concernées) dont les normes sociales auxquelles elles adhèrent contiennent une modalité particulière de la pudeur – ne pas laisser apparaitre en public ce qui relève de l’intimité – mais aussi la revendication d’une forme de modernité  : un vêtement spécifique pour le bain en opposition à la tradition – se baigner habillée, comme le font les indiennes, ou pour des raisons de teint de peau comme le font les chinoises.

Les marques sont des signes et le vêtement est en grande partie ostentatoire. S’il présente des attributs fonctionnels (le confort, la facilité d’entretien .. ), il en comporte d’autres associés à des dimensions plus symbolique et identitaires. S’habiller c’est dire ce qu’on est.

Voilà qui m’a rappelé que je possédais un petit jeu de donnée constitué par des étudiants dans les années 2005 avec une enquête portant sur l’univers des marques surfs. Une belle occasion pour revisiter ces données avec une technique ancienne mais négligée qui s’adaptent parfaitement à nos données : en particulier une batterie de plus de 35 critères de décision de choix d’un vêtement (Slide 2) correspondant parfaitement à la notion d’avantage recherché. C’était aussi l’occasion de faire tester une vieille technique d’analyse, rarement employée en marketing, mais particulièrement utile pour traiter ce type de données : la fonction Iclust du package r Psych. le but sera d’identifier les avantages recherchés, de les construire et d’en tirer un modèle de benefit segmentation.

A la segmentation par avantage recherché on ajoutera l’étude d’une autre question portant sur les situations d’usage : porter le vêtement à  l’école ou à la campagne, pour faire les courses ou aller au travail… Ce sera l’occasion de revisiter la question du positionnement des marques (slide 7) et de leur écologie (slide 8).

La méthode Iclust est une variante de méthodes de classification hiérarchique ascendantes destinée à classer non pas les individus mais les variables. Elle permet de  mieux comprendre comment les catégories de jugements se forment et se généralisent. C’est William Revelle, l’un des principaux contributeur du package Psych de r, et un des meilleurs spécialistes de psychométrie, en est son inventeur. La mesure de similarité s’appuie sur  des critères de fiabilité. Deux réponses seront associées si le coefficient alpha de Cronbach , ou une variante -le coefficient beta –  propre à l’auteur – défini comme le plus mauvais split-half test du groupe d’items- est maximisé. Son intérêt réside dans l’identification de sous-échelles parmi un large ensemble d’items.

Passons au concret. Les données que l’on traitent d’abord (slide 2) sont une liste de critères de choix. Le résultat se présente sous la forme d’un arbre de regroupement (S3). Après quelques tâtonnements la meilleure solution s’avère comporter 9 groupes d’items, ou facteurs.

Ils se répartissent en trois groupes.  Le premier est constitué de critères fonctionnels :  la facilité à l’usage du vêtement et de son entretien, ainsi que son caractère économique. Un second à caractère hédonique est constitué d’un seul facteur : le confort du vêtement. Le troisièmes est relatif au rapport que l’on veut établir avec les autres : se conformer à la mode ou à l’avis du groupe de référence, échapper au regard des autres par la discrétion, se distinguer et exercer une certaine séduction. On apprendra à personne que le vêtement se définit essentiellement par le regard des autres même s’il est occulté.

A partir de cette analyse, 9 scores sont calculés en faisant la moyenne des items qui se rapportent aux traits latents, puis en calculant le poids relatifs de chacun des facteurs dans l’attention prêtée à l’ensemble de ces critères. Quatre grand profils sont identifiés, ils sont de poids égaux ( slide 4) égaux. Un quart des personnes interrogées ne prend en compte que les aspect fonctionnels et hédoniques : pratique et confortable. Les trois autres segments se définissent en fonction du rapport qu’ils établissent aux yeux des autres :

  • la discrétion où la stratégie de l’invisibilité
  • la stratégie du conformisme entre les modèles et l’entourage
  • la logique du standing et le principe du classique

Les 3/4 des consommateurs sont sensibles au vêtement dans la mesure où il permet de définir le rapport avec les autres : celui d’un inclusion mais parfois d’une exclusion, la distinction et le conformisme, et même échapper au regard. Les indifférents sont m’oins d’un quart.

Même méthode pour analyser les situations d’achat ( Slide 5 et 6).  On y découvre que deux types de situations se distinguent : le dehors et le dedans. On laisse au lecteur le soin d’interpréter les subdivisions plus fines. Elles se construisent aussi sur une dimension d’intimité. On les retrouve dans le biplot, où l’on situe les marques ( slide 7). Le slide suivant (slide 8) sous d’apparence d’un cladogramme donne l’arbre généalogique ou phénotypique des marques. On y retrouve des familles qui ont du sens.

Faut-il conclure ? S’habiller, ou se déshabiller, est un art. Le vêtement soit -il réduit à un tatouage, un tressage de cheveux, des colliers, ou se fait-il de mètres tissés, tâffetés, plissés, enroulés, robes de princesses ou tourbillons de voiles, est un langage. Il exprime le rapport que l’on veut établir aux autres mais aussi celui que l’on veut entretenir avec son corps. Si la liberté d’expression est un des premiers droits de l’homme et de la femme, le droit de se déshabiller ou de s’habiller est le droit fondamental de dire ce que l’on veut dire.

L’économie du partage contre la propriété ancestrale

336526895_5b2e60b682_oIl y a dans l’idéologie de l’économie du partage une hypothèse guère tenable, celle d’un changement de rapport à la propriété. On serait moins intéressé par la possession que par l’usage, le lien plutôt que le bien. L’hypothèse est peu tenable pour au moins deux raisons. La première est qu’un tel changement est difficilement explicable dans un délai très court de quelques mois ou années si le sens de la propriété est un héritage évolutif. La seconde est que pour partager, il faut que quelqu’un possède et ne témoigne pas d’attachement à ses biens.

Pour analyser ce problème est est utile de revenir à un phénomène observé notamment par Thaller et qui se traduit par le fait qu’on accepte de vendre celui qu’on possède à 5 euros alors qu’on n’acceptera de donner par plus de trois euros pour en acquérir un (1) . La disparité entre le prix de réserve ( WTP : willingness to pay) et le prix de cession (WTA : willing to pay) traduit un effet de dotation (Endowment effect). Il se traduit par le fait qu’on tend à vendre plus cher les biens qu’on possède que le prix qu’on concède pour leur acquisition. D’un point de vue économique il s’explique par l’aversion au risque dans le cadre de la comptabilité mentale et de la théorie des prospectives. Elle se manifeste par ce que la dés-utilité engendrée par la cession d’un bien ou de son usage est plus grande que l’utilité apportée par son acquisition. Le vendeur vend plus cher que l’acheteur est prêt à payer.

Dans le cas de l’économie du partage cela devrait signifier que les transactions sont plutôt rares et résultent de l’hétérogénéité des WTP et WTA. A fortiori on peut s’interroger sur les structures d’architecture de marché qui rapprochent les deuendowmentx distributions et augmentent le marché potentiel. Dans le cas des marchés P2P, si cet effet est avérée, on fera l’hypothèse complémentaire que l’amorce de ces marché est effectivement constituée par les individus les moins affectés par cet effet de dotation. Les plus partageurs viennent en premier. C’est sans doute un facteur de décollage mais il risque ensuite d’être un facteur de ralentissement quand les populations plus attachées à leur biens devront être convaincues des vertus de cette économie.

D’autres auteurs contestent  l’explication par l’aversion au risque et introduisent des éléments normatifs et culturels. C’est le cas des travaux de  Carey K. Morewedge qui démontrent que c’est le fait même de la propriété et non l’aversion au risque qui explique l’effet de dotation.

The standard psychological explanation is that people are reluctant to relinquish the goods they own simply because they associate those goods with themselves and not because they expect relinquishing them to be especially painful (the ownership account).

Au-delà de l’explication psychologique, des explications plus sociologiques sont proposées. L’une d’elle utilise la typologie des schémas relationnels de Fiske : partage commun, relation hiérarchique, rapport paritaire et échange marchand pour montrer que les effets de dotation varient fortement du fait même de l’incommensurabilité des situations, de l’identité des échangeurs et de la valeur symbolique de l’échange (3). Voilà qui éloigne de l’argument quasi-rationnel de l’aversion au risque pour aller au plus profond de l’anthropologie.

Cet effet s’observe non seulement dans l’espèce humaine mais aussi chez les chimpanzés comme le démontre Sarah Brosnan (4)

We show the first evidence that chimpanzees do exhibit an endowment effect, by favoring items they just received more than their preferred items that could be acquired through exchange. Moreover, the effect is stronger for food than for less evolutionarily salient objects, perhaps because of historically greater risks associated with keeping a valuable item versus attempting to exchange it for another

Voilà qui conduit à s’interroger sur la source : une disposition génétique ou un défaut cognitif.  A l’aversion pour le risque s’oppose l’hypothèse d’un sens ancestral de la propriété, un résidu évolutionnaire. La seconde hypothèse est défendue par les éthologues qui observent que le sens de la propriété est aussi celui des grands singes dont les échanges répondent aussi à l’effet de dotation. Avant d’être un calcul de risque, la préférence pour la propriété est un trait sélectionné par l’évolution. Il n’y a aucune chance que les humains aient changé en quelques années dans leur propension au partage et à l’échange même si on remarquera qu’elle est plus grande que les autres primates. Les humains partagent plus facilement et les artéfacts du partage les y encourage. Le partage ne serait pas naturel mais culturel !
Il importe donc de mieux connaitre quels sont les facteurs qui le réduisent. Est-ce l’apprentissage ? la connaissance même du mécanismes par les échangeurs? La transformation des relations ? Des éléments d’architecture de marché ? Ce sont autant de piste de recherche, le point de départ restant que le sens du partage est moins immédiat que celui de la possession.
Pour s’en convaincre définitivement, il suffit de considérer le marché du co-voiturage. Dans une logique purement rationnelle, les possesseurs de voitures devraient la partager au coût marginal qui est proche de zéro : un passager de plus ne coûte pas vraiment plus d’essence ou de péage! Il peut d’ailleurs même être un gain quand le passager lui apporte sa compagnie ou simplement une estime de soi renforcée par le sentiment d’altruisme. Et pourtant le prix moyen est de 0.07 euro du km. Il n’est pas étonnant non plus que le décollage de Blablacar a coïncidé avec la mise en place d’une solution de paiement, ce fût le cas aussi de couchsurfing.com. Ce dispositif change la convention d’échange en lui donnant les couleurs du marché et c’est une hypothèse à prendre au sérieux, contribue sans doute à faire baisser l’importance de l’effet de dotation. Une étude récente sur Airbnb montre ainsi que les professionnels sont plus efficaces que les amateurs sur la plateformes car ils varient leurs prix plus volontiers en fonction de la demande que les amateurs dont les prix expriment non seulement leur rationalité économique mais aussi un sens ancestral de la propriété.
On conclura sur un dernier élément. L’économie collaborative peut être vertueuse dans la mesure où le design de ces plateformes réduit l’effet d’endowment. C’est une proposition d’autant plus importante que l’on connait son effet sur les biens publics puisqu’on prête bien moins de valeur aux services publics qu’à ceux qu’on obtient de nos possessions:
 W160504_MOREWEDGE_WEVALUE-1024x473
Cet argument est que sans recourir à la fiction rousseauiste du partage naturel, les plateformes peuvent défendre l’idée d’une production de bien commun par une exploitation plus systématique des actifs  des particuliers rendue possible justement par  la capacité à effacer les effets du sentiment primitif de la propriété. Elles en feront la preuve en montrant que les prix pratiqués s’approchent du coût marginal du partage et que leur rémunération est inférieure aux inefficacités induites par les effets de dotations. Elles devront montrer qu’elles sont des institutions plus efficaces encore que le marché dans leur capacité à effacer le sens de la propriété.
(1) Kahneman, D., Knetsch, J., & Thaler, R. (1991). Anomalies: The endowment effect, loss aversion, and status quo bias. Journal of Economic Perspectives, 5(1), 193-206
(2) Carey K. Morewedge, Lisa L. Shu, Daniel T. Gilbert, Timothy D. Wilson, Bad riddance or good rubbish? Ownership and not loss aversion causes the endowment effect, Journal of Experimental Social Psychology, Volume 45, Issue 4, July 2009, Pages 947-951
(3) A Peter McGraw; Philip E Tetlock; Orie V Kristel  (20013) The limits of fungibility: Relational schemata and the value of thingsJournal of Consumer Research; Sep 2003; 30, 2; pg. 219
(4) Brosnan, Sarah F. et al.  (2007) « Endowment Effects in Chimpanzees« ,  Current Biology , Volume 17 , Issue 19 , 1704 – 1707

 

Dabbawalas : une inspiration pour l’économie collaborative

dabbaC’est en 1890, à Bombay, où les anglais  on commencé a tissé la toile ferroviaire, qu’une institution toujours vivante aujourd’hui a surgi. Il s’agit des Dabbawalas, une organisation en avance sur les pousses naissantes du business du « delivery on-demand » avec les Foodora, Deliveroo, Heros Delivery et de nombreux autres services . Une organisation de l’économie collaborative avant l’heure, qui sans ordinateur assure la livraison de 200 000 repas quotidiennement.  C’est à partir d’une erreur de livraison très improbable que le très joli film « the Lunchbox » déroule son intrigue.

Cette coopérative de livreurs  démontre qu’on peut faire du ‪#‎delivery‬ sans informatique mais avec du code, du on-demand sans plateforme digitale, avec une précision 6sigma et des employés presque analphabètes. Une belle leçon à l’heure de l’ubérisation pour les entrepreneur de l’économie collaborative .

L’art de la coordination

Le principe du système est somme toute assez simple. Chaque matin les Dallah récoltent à une échelle très locale les tiffins et à vélo ou à pied les amènent à la gare où ils sont triés selon les destinations, puis répartis entre les trains qui vont au cœur de la ville, déposé de station en station  puis re-détaillés selon les destinations prévue. L’ensemble de la mécanique est destiné à livrer au alentour de midi trente les boites-dejeuner à ceux qui vont les déguster. L’après midi, de manière inverse les boite reprennent le chemin du retour. C’est le principe du routage, celui du courrier, ou celui du mail. La différence est qu’il fonctionne aussi à rebours. Sa précision dépend du respect d’un rythme qui est celui de la marée, un flux et un reflux. Sa bonne exécution exige la discipline de ses agents, qui est obtenue par un système de pénalité mais aussi la vertu de l’uniforme. Dans le monde digital ni l’un ni l’autre n’est nécessaire car les électrons sont des employés bien plus disciplinés qui sont peu tentés de s’arrêter au café du coin.  L’infographie de Priyanka Bhadri en donne une description détaillée.
dabbawala_mumbai_journey2
Ce n’est pas le seul cas où un problème de coordination difficile est résolu sans informatique mais avec un système d’information judicieux. Le kanban est une innovation similaire à plus d’un égard. On prête à son inventeur, Taiichi Ohno, de l’avoir imaginé lors d’un voyage aux États-Unis à la fin des années 1940, où il fut plus impressionné par les supermarchés que par l’industrie. Le processus par lequel les rayons sont remplis à mesure que les consommateurs les vident lui a donné l’idée de mettre en place un mécanisme de fiches (papiers) qui sont envoyées en amont au fur et à mesure que les composants sont consommés en aval. L’accumulation des fiches donne le moyen de contrôler visuellement le niveau de stock et par conséquent le niveau de production.Parmi les raisons qui ont motivé l’adoption par Toyota, il y eu a deux facteurs : les gains espérés par l’économie d’échelle étaient insuffisants, il fallait trouver un autre moyen de résoudre les coûts, le second est que les capacités de calculs nécessaires pour l’approche planificatrice du MRP n’étaient pas disponibles au Japon.
Les deux cas nous apprennent que le calcul est plus dans l’organisation que dans les processeurs, et ceux-ci souvent reprenne leurs solutions. C’est le message de ce post qui avance l’idée que le processus map/reduce au coeur de Hadoop est similaire à l’organisation hub-and-spoke des Dabbawalas.

Travailler sans compétence mais pas sans code

Les Dabbawalas sont peu instruits, ils sont presque analphabète. Ils ne sont cependant pas idiots et peuvent apprendre les rudiments d’un code. De la même manière que les carte Kanban, ce code se matérialise par un jeu de symboles, de couleurs  et de nombres qu’inscrivent sur les dabbas les 900 Mukkaddams qui supervisent les 5000 Dabbawalahs .
dabbawala_mumbai_code
On notera qu’une différence avec les systèmes modernes de delivery est que la seule incertitude dans le système des Dabbalawas réside dans la localisation. L’élément temporel est stable : l’heure de livraison est fixée, et la cadence est fixée par les horaires des trains et l’habitude de ceux et celles qui confectionnent les repas. Celà dit pour les entreprises moderne c’est sans doute un élément à réfléchir dans leur modèle. Le consommateur garde encore des habitudes de repas à heure fixe, le on-demand est marqué par le rythme.  C’est la raison d’être du surge-pricing de Uber qui fait peser sur le consommateur le prix de l’ajustement, une manière plus douce serait sans doute de maitriser le temps par celle du réchauffement des aliments!

Une organisation coopérative

L’organisation est proche des modèles collaboratifs dans la mesure où les actifs qui permettent la production du service sont apportés par les Dabbawalas eux mêmes ; vélos, costumes. C’est en fait un syndicat, fonctionnant sous une forme coopérative depuis 1954, et établie sous le nom de « Nutan Mumbai Tiffin Box Suppliers Charity Trust (NMTBSCT) » en 1984. Les bénéfices sont partagés entre ses membres, à la manière des part dans un bateau de pêche. La compétition n’est pas absente, mais l’esprit de solidarité que la littérature récente en management décrit sous la forme de l’Organisational Citizenship Management est essentielle. L’organisation est constituée de groupes territoriaux qui se définissent comme des Strategic Business Units. Reprenons une citation du très beau livre de Sara Roncaglia ( Feeding the City: Work and Food Culture of the Mumbai Dabbawalas)

Ten people work in my group. Each of them has bought his own line. They have the same authority as me. We can only deliver the dabbas if we work with each other. Give a helping hand. Like a government coalition, right? The government has policy, so do we. By uniting, we can continue to work. But governments fall. We don’t, because we know that another’s loss is also my loss. That’s what we think and it won’t change.

On sera frappé dans ce cas par l’importance de l’intégration culturelle. Que ce soit par l’origine, l’intégration au groupe, l’identité commune, l’origine commune ( beaucoup viennent d’un district particulier : Pune) et la carte mentale qu’est le réseau de train, l’espace imaginaire de leurs activités. l’efficacité opérationnelle tient autant au processus qu’à l’intégration culturelle.  C’est sans doute la leçon principale pour les startupers. Une application ne fait pas une culture et d’une plateforme à l’autre celles qui résisteront le mieux aux évolutions sont celles qui au-delà de la technologie construirons dans la pratique de véritables institutions. Citons à nouveau

The railways function as a relational nexus, an antidote to social fragmentation. Not only do they connect space and people, they also weave the threads of the many lives being played out in Mumbai into a tapestry that its residents can recognise and understand.Their social role is entwined with the very nature of the city, which is neither that of a cultural “melting pot”, nor of a “salad bowl” or a “mosaic”—to quote some of the metaphors commonly used by scholars to describe culturally complex human urban aggregates — but it is rather a “connective nature”, experienced and reproduced on a daily basis by millions of people.

Ce nœud n’unit pas que les Dabbalawas entre eux, mais les attachent à leur client, c’est un lien moins physique et informationnel, que l’espace imaginaire commun qui fait des Dabbawalas le cordon nourricier de la cité.

Conclusion : il suffisait de glisser un message

Le film « the Lunchbox » construit son synopsis sur deux glissement. Le premier est celui de l’erreur improbable qu’une boite de déjeuner ne soit pas amenée à la bonne personne, la seconde qu’on glisse un message dans la boite vide. C’est la véritable innovation. l’idée géniale est que ce réseau, comme internet, peut aussi être le support d’une rencontre improbable et d’un échange épistolaire entre des inconnus solitaires. Une question appelant une réponse, le dialogue s’établit et le transport devient communication. La tension dramatique du film se construit dans une sorte de retenue, le dialogue se limite à deux protagonistes.  Cela suffit pour dévider le  fil narratif mélodramatique de cœurs desséchés,  qui comme la graine sous la pluie, peuvent renaître  battant le mur des conventions.
_R6H1954Un autre film aurait pu être écrit, celui où des milliers de gens dans la ville usent de cet instrument pour se parler et réinventer la chose qu’on appelle  réseau social mais qui reste bien souvent une pelote de verre. C’est ce film que l’Amazon indien FlipKart semble vouloir écrire rappelant que les plateformes d’hier n’ont pas forcément de raison de s’opposer au plateformes d’aujourd’hui.

Prospective, rétrospective, expectative.

538658731_4f54a24415_zLes rituels gardent toutes leurs forces, et aux abords de noël on n’échappera pas au jeu de la rétrospective et de la prospective. C’est ce moment précieux où l’on tente d’immobiliser le temps dans une sorte d’introspective pétrie d’expectatives!

C’est tout le paradoxe de ces rituels de fin d’année : se tourner vers le passé pour regarder demain, se replier dans le noyau familial, pour se projeter dans l’an qui va venir, répéter pour se régénérer. Si la répétition ne définit pas en soi le rituel, la répétitivité du rituel produit sans doute assez de réalité comme le remarque Dominique Casajus dans un beau texte sur les paradoxes du rituel.

Un officiant dinka, lorsqu’il récite les invocations précédant le sacrifice, brandit une lance sacrée. Ces lances, propriété de certaines familles de prêtres, ont un caractère sacré, une force, une efficacité rituelle, qui leur vient de toutes les invocations prononcées avec elles par des générations de prêtres. Voilà donc un cas où ce que produit la répétition du rituel ne se perd pas mais prend une réalité tangible, qui à son tour donne une qualité particulière à des gestes et des paroles rituels à venir.

Voilà qui nous encourage à participer à ce rituel de la rétrospectives et de la prospective, de l’introspective et de l’expectative, dont on retient ce vieux sens de droit religion qui se définit comme ce qui fonde une attente et laisse à espérer. Répétons avec tous cet exercice, et puisque Noël est ce rituel particulier qui célèbre la consommation, cette dépense répétée et excessive qui appelle le crédit, et de manière très sacrificielle détruit la valeur de ce qui est donné – il faut à ce sujet relire (Joel Waldfogel) ,en voici un exemple auquel nous avons participé avec joie.

Dans les 120 contributions rassemblées par Pierre Blanc , «Athling 2015 -La banque, reflet d’un monde en train de naître» c’est une prospective de la banque de détail qui est offerte par des non-banquiers, qui en les lisant n’échappent pas à la rétrospective. Un exercice rituel dont on espère qu’en dépit des répétitions s’y produise une sorte de réalité au moins pour adjurer le séisme des années 2007 dont nous ne sommes pas encore sortis, même si la promesse technologique laisse penser qu’un monde nouveau surgit.

Pour notre part, nous y annonçons ce qui ne demande pas un grand effort d’imagination, une banque sur le modèle de ce qui semble émerger comme une nouvelle forme d’organisation sociale qui affecte déjà significativement nos rituels de consommation : les plateformes. Nous aurons  et les mois à les semaines à venir, tout le loisir pour en développer l’argumentation dans un plein volume, et ce petit texte est au fond une forme de conjuration.

Crédit Photo : Thomas CloerGilbert et George

Business Models : le tissu de l’écriture

Storefront-Signage-GBE-073Un de mes vieux amis, Thierry Verstraete, me fait parvenir un texte qui retrace son parcours; spécialiste de l’entrepreneuriat, aux abords des années 2000 nous écrivions un texte sur la construction et la régénération des  business modèles et il a la gentillesse de m’en rappeler la génèse.

Ce même jour, je participe à une thèse courageuse dirigée par Jean-Philippe Denis, qui est un bel exemple de ce que peut être un statut désormais consacré : celui de docteur-entrepreneur.

Du premier article, j’en dirais peu, à vrai dire je ne l’ai pas relu, et m’en souviens peu du contenu. La thèse est si fraîche qu’avant d’en rédiger le rapport officiel,  je ne puis résister à en donner quelques éléments sur un ton personnel. Elle raconte l’histoire d’un beau projet d’ entrepreneuriat social en Ouganda. Son auteur s’appelle Vincent Kienzler, elle est intitulée « L’entrepreneuriat social étranger au service de l’aide au développement », sa soutenance a suscité de beaux débats de méthode et de fond.

Je m’en tiendrais à un seul aspect. Dans l’expérience du candidat, un français passionné lancé dans l’aventure, réussie, de lancer et de développer un projet visant à produire et commercialiser des briques énergétique à partir de résidus de charbons de bois dans le but évident de limiter la déforestation et d’assurer aux populations modestes les moyens de cuisiner; il a fallût avant même d’écrire la thèse, de réussir une entreprise, dans un contexte et un milieu qu’il connaissait peu, connait mieux mais dont il ignore encore beaucoup.

Un milieu tissé d’étoffes bien différentes. Celle rugueuse des ougandais pauvres soucieux de vivre mieux, le drap impeccable d’ONG qui ne semblent pas échapper aux lois de leur bureaucratisation, le batik d’une bureaucratie installée dans les souliers de l’ex-colonisateur, les cotonnades des acteurs multiples et neufs qui font de l’Afrique à la fois un nouveau paradis du marché et maintiennent cette terre dans ce qui pourrait sembler à notre regard une irrationalité, mais correspond plus certainement à un nœud d’intérêts aux configurations inédites quoique régulières. C’est un des intérêts de cette thèse que de détailler les difficultés à délier et relier des fils dont la trame n’obéit pas toujours à la régularité d’une rationalité managériale, à défaut d’être économique.

Comment donc cet entrepreneur-docteur a-t-il réalisé ce double projet de monter une entreprise en d’en faire sa réflexion? L’entreprise n’est pas une licorne, mais elle prospère. La thèse n’apporte pas le concept décisif qu’on espère de la confrontation intime au terrain et à la théorie, elle fructifie dans l’esprit du jury. Et même si elle n’a pas trouvé toujours les bons concepts, quoique trouve souvent les bons mots, par un style romanesque et une aventure romantique, on y trouve l’essentiel de ce qui fait la raison de la recherche : une idée.

Cette idée est fort simple. Nous comprenons de plus en plus finement que le projet entrepreneurial est en deçà de la volonté de ses concepteurs, une matrice qui définit comment des ressources variées se combinent pour produire un flux de revenus suffisant pour couvrir l’acquisition des ressources nécessaires pour les générer, et plus encore une valeur excédentaire qui permet non seulement à l’entrepreneur de s’enrichir mais aux investisseurs de retrouver leur mise, aux clients de trouver une satisfaction qui dépassent ce qu’ils payent, aux salariés d’obtenir des conditions dignes de vie et dans le cas de l’entrepreneuriat d’accroître le bien-être social de la communauté . Nous avons appris avec l’idée de Business model, que cette équilibre délicat peut se réaliser différemment de l’idée naîve que le profit vient de la différence entre la valeur de ce qu’on vend et des coûts qu’il faut engager pour produire. Parfois la valeur d’une entreprise dépend simplement d’une promesse future qui amène des investisseurs à payer même si aucun profit n’est réalisé, parfois il s’avère que la gratuité du produit puisse justifier que des tiers en achète le produit dérivé à un prix suffisant pour garantir la pérennité de l’entreprise. C’est le problème de l’équation économique.

Le problème managérial réside ailleurs. Que différentes combinaisons de ressources soient possibles n’en fait pas la réalisation – pour ces configurations on lira le canevas de Pigneur et Oswalder ou le modèle RCov de Demil et Lecocq; comment l’entrepreneur réussit-il à faire que la configuration qu’il envisage soit effective?

La leçon de cette thèse est qu’il le réalise moins en trouvant les bons paramètres d’un système d’équations à plusieurs inconnues, qu’en tricotant une histoire qui convient à des parties qui parlent des langues différentes habitées par des imaginaires sans  élément commun. L’entrepreneur construit une histoire qui est acceptable par les uns et par les autres, une histoire qui racontée de multiples fois, prend des accents dissemblables, se tient comme une variation sur un motif principal dont lui seul a le secret mais dont la prosodie convient à des mondes différents. Des histoires qui ne sont pas des illusions, qui comprennent un corps assez solide pour passer d’un monde à l’autre, sont assez fortes pour lier des imaginaires distincts. Une histoire assez profonde pour inciter Pénélope à continuer de filer la laine et donner à Ulysse assez de corde pour diriger les voiles de son vaisseau.

C’est une direction de recherche sans doute essentielle et on en trouvera dans la littérature récente des pistes précieuses. En voici quelques liens : comment le  story-telling crée de la légitimité dans les entreprises internationales (2014), comprendre la fonction de la répétition narrative(2014) et surtout : raconter des histoires leur a-t-il permis d’obtenir l’argent dont ils ont besoin (2007). La narration est une méthode de management.

Qu’il s’agisse de la thèse, ou de son entreprise, ce candidat nous aura frappé dans son talent de raconter des histoires, non pas dans le sens de l’illusion, de l’artéfact ou du mensonge, mais dans ce qui rejoint à travers les genres, de la saga au roman, du mythe aux légendes,  le talent narratif qui sans épuiser le monde par sa vérité et son exactitude, assemble les étoffes, coud des pièces disparates, brode la soie sur la laine, tisse le coton et le lin, reprise les déchirures et dresse un vêtement qui habille autant le prince que l’ouvrier, la mariée et le chauffeur, le dandy et le passant.

J’aurais été épaté par ce qu’il raconte de son histoire n’est pas si différent des pratiques qui dominent dans le monde des start-up où la qualité du pitch est aussi importante que la réalité du projet, où l’art de réussir les IPO s’apparente aux palabres. Il y a une si grande continuité de la Silicon Valley à l’Ouganda : l’art de raconter les histoire est au coeur de cet enrôlement qui accorde les ressources et fait jaillir d’un sol sec des fontaines. L’entrepreneur serait donc cet aveugle qui dans le désert fait résonner assez les chants pour faire sourdre la source ?

Voilà qui me semble suffisant pour reprendre une vieille conversation. L’entrepreneuriat avant d’être l’histoire du capitalisme, est avant tout ce talent de mêler les histoires, de construire des ponts qui ne sont pas fait que de câbles et de ciment, mais comme Babel l’espoir de faire un du divers, et même en échouant affirmer l’inépuisable fertilité de la parole et de l’écriture comme l’exprime à merveille James Dauphiné :

Frappé du sceau de la parole divine, Babel suscite l’inspiration. Écrire n’est pas uniquement accorder vie à l’absurde ; ne serait-ce pas plutôt faire vivre Babel, découvrir au sein de ce mythe inépuisable une source de création et de sagesse, et probablement en dépit de sérieuses réserves un encouragement à vaincre par les mots les confusions de la création et le tohu-bohu du monde ?

L’amour existe

Il y a des choses qui comme ça surgisse du passé, essentielles. Pour mes étudiants, pour ceux qui me lisent, pour ceux qui réfléchissent à notre modernité, ceux qui ont l’illusion de croire à une révolution qui n’est pas. Un film, un poème, de Maurice Pialat. Et Paris, et la Banlieue. Indispensable. Et pour ceux qui au moins sont intrigués, regardez aussi chronique d’un été d’Edgar Morin et Jean Rouch. Une manière de prendre de la distance avec notre époque.


L’amour existe par filmsdujeudi

L’expérience et le transport : le ministère de l’immobilité

11795720373_f491168c2d_k (2)Je n’ose imaginer combien de séminaires, de cadres et d’études et de consultation ont amené la Sncf à croire que son métier n’était pas le transport mais la mobilité.

Ce qui est intriguant c’est que cette redéfinition est faite peut-être au nom de l’expérience client, ce vide conceptuel qui désigne simplement le fait qu’interagir avec les écrans est une source cruelle d’effort comme le rappelle l’étude récente de l’AFRC sur le baromètre de l’effort-client, ou peut-être au nom du jargon scientifique et géographique- ce qui est louable,  mais est très certainement un mot absent du langage des usagers, que dis-je, des voyageurs.

En tout cas les requêtes de Google Trends sont évidentes ni la mobilité, ni même le déplacement, sont des mots de recherche usuels, seul le transport et le voyage ont une fréquence mesurable.

Fréquence des termes Mobilité transport déplacement voyage en France de manière générale
Fréquence des termes Mobilité transport déplacement voyage en France de manière générale

Pour l’anecdote notons qu’en période de vacances, il y a dans les TGV bien moins d’espace pour les valises que de passagers correspondant, les sacs encombrent les plateformes, et cet espace ridicule qu’on appelle le bureau et qui ne sert qu’à recharger les portables quand il n’est pas colonisé par un passager irascible dont le billet n’a pas de place attribuée. Cette expression de mobilité est d’autant plus idiote, que justement nous sommes immobiles au cours de ces transports et que l’immobilité est justement cet avantage sur la voiture, du vélo ou de la moto où l’exigence d’équilibre du corps dans l’espace induit justement sa mobilité, assis nous pouvons travailler comme au bureau, rêver comme dans un canapé, dormir!

Je ne veux pas être mauvais esprit et suis bien conscient que ceux qui se déplacent, le plus souvent sur des distances assez courtes et fréquentes (les parisiens passent 75mn par jour pour parcourir 15 km), ont pour principal problème de définir un trajet qui généralement prend plusieurs voies, plusieurs modes de transport, et que résoudre ce problème est souvent un casse tête. Pour le résoudre jamais il ne confie le problème à un transporteur. Ils se confient aux cartes, aux annuaires, à Google maps, à Mappy aussi , ils l’ont fait avec des agences de voyages, et j’imagine aisément les applis du futur branchées sur les APIs et les OpenData qui nous aiderons non seulement à définir le trajet mais à choisir les haltes de manière interactive rendant compte sans effort des effets des modifications sur le coût total du voyage, en euro en temps en km et même en dépenses énergétique.  On circule aujourd’hui plus avec son….. mobile, qu’avec des moyens de transports, mais nous savons bien que les cartes ne sont pas les territoires, et l’on attend toujours et avant tout que celui qui nous transporte le fasse en temps et en heure.

On ne voit aucune raison pour que les consommateurs abandonnent à un un seul transporteur, fusse-t-il multi modal, leur liberté. Justement la force de ces outils dont les comparateurs sont l’embryon, c’est justement de jouer de l’un contre l’autre. Si je fais confiance à la Sncf ne se sera pas pour définir mon itinéraire mais simplement pour me transporter d’une gare à l’autre – et au passage dans paris ne n’est même pas si évident : il faut marcher pour aller d’Austerliz à gare de Lyon!

Voilà qui me rappele dans un même registre la mode désuète du nomadisme qui a forgé les message publicitaires de la téléphonie mobile. Je ne suis pas sur que cette mode fût avortée par la présence trop irritantes des Roms, qui ne sont pas des nomades, mais des réfugiés, et dont le stéréotype les associe à un nomadisme dans lequel personne ne se reconnait sinon les Sans Domicile Fixe, qui par obligation sont les vrais mobiles.

C’est la même erreur qui est produite. Le téléphone mobile, n’est pas mobile, il est un raccourci du temps, ce qui occupe les temps morts, et ce qui permet de gagner du temps quand l’urgence nous gagne, aucun rapport avec l’espace. D’ailleurs le terme même de mobile est en désuétude, c’est de smartphone dont on parle désormais, ailleurs de cellulaires ou le handphone . Et ce qui étonne c’est que la voix reste dans le nom quand son usage s’éteint. Il y aurait à travailler les représentations d’un appareil qui reste la continuation de ce par quoi nous saisissons une partie du monde et nous l’interpellons ! Le like reste une interjection.

La mobilité est avant tout un concept des sciences sociales, un concept vaste qui touche autant les migrations que les situations sociales et qui se rapporte aux personnes. Son ambiguïté réside en ce qu’elle désigne plus les potentialités, le virtuel, que les déplacements effectifs, le réel, conduisant d’ailleurs certains chercheurs à user du terme motilité pour désigner cette capacité à circuler dans l’espace physique autant que dans l’espace social.

On rappellera que la mobilité quotidienne des français n’a que peu bougé :

Le temps quotidien passé dans les déplacements est étonnamment stable, (54,8 mn en 1982, 54,7 en 1994, 56,3 en 2008), de même que la durée moyenne d’un déplacement (16,4 mn en 1982, 17,3 mn en 1994 et 17,9 mn en 2008). Par contre, et c’est là le fait notoire, la distance quotidienne parcourue par personne augmente, très fortement entre 1982 et 1994, de 17,4 km à 23,1 km, puis encore sensiblement entre 1994 et 2008, de 23,1 km à 25,2 km.) ….  Les experts appellent ce phénomène « la conjecture de Zahavi », du nom du chercheur de la banque Mondiale qui l’a établie en 1974 : selon lui, un individu est prédisposé à affecter à ses déplacements une partie constante de son temps dans la journée. S’il peut se déplacer plus vite, il pourra aller plus loin ; il cherche davantage à « maximiser ses opportunités » plutôt qu’à « minimiser ses coûts ».

Et il en est de même des voyages à raison personnelles qui représentent 80% des déplacements, et dont 20% des voyageurs parcourent 75% des kilomètres. S’il est un changement c’est dans l’irruption des modes alternatifs de transports : vélo en libre service, covoiturage, ou autopartage comme le souligne ce commentaire de l’observatoire de la mobilité urbaine qui voit au fond l’automobile comme un nouveau transport en commun.

le problème principal c’est le temps perdu en transport que nous aimerions qu’il soit utile. Si pour reprendre le paradoxe de Zahavi nous cherchons moins à minimiser les coûts qu’à accroitre les opportunités, si autrefois nous tentons de profiter de la vitesse pour accroitre les opportunités (aller plus loin pour découvrir des paysages plus divers, des emplois mieux payés), le succès d’un Blablacar renforce cette idée en indiquant que l’opportunité n’est pas qu’en allant chercher plus loin et plus plus vite une herbe plus verte. Elle est de préférer aussi un mode de transport moins ennuyeux, qui fasse passer le temps plus vite. Le problème n’est pas la mobilité, mais l’immobilité. Et allons plus loin, mieux que de faire passer le temps, c’est de sauter d’un temps à l’autre qui est précieux, ce que d’autres chercheurs appellent l’effet de sas.

On comprendra bien que les bureaucrates de la Sncf ont voulu bien faire en reprenant à leur compte l’idée juste des géographes, ce concept de mobilité, mais ce faisant ils sont sans doute passé à côté de notre expérience quotidienne qui tient moins à l’espace qu’au temps. On ne leur recommandera pas de faire un saut supplémentaire en devenant l’acteur de nos temporalités, simplement de se mettre à la place de passagers (et oui nous les voyageurs nous ne sommes que de passages) et d’utiliser leurs mots. On leur demandera des connections Wifi, des prises électriques, du café à moins de 2 euros, des sandwich à prix raisonnable… Enfin tout ce qui permet de se sentir bien en étant immobile que ce soit sur un quai ou assis sur un strapontin.

On rappellera pour finir que le voyage est rare, et qu’il se fait à pied, que le transport est commun, et parfois amoureux, et que la mobilité est vide d’humanité, comme ces sculptures à la Calder qui oscillent sous la brise sans aller jamais nulle part que dans l’espace prédéfini par ses plus longue perches.

Crédit Photo : un hommage à la Palombe Bleue car ce billet de mauvaise humeur aime les trains plus que son patron.

PS : les rollers sont-ils toujours d’actualité? Est-ce vraiment le quotidien de nos besoins de mobilité?

Mobilité3

Les enfants de Compton ne font pas de meilleurs capitalistes

maxresdefaultC’est un billet d’humeur. Depuis déjà un bon moment mon collègue et ami Jean-philippe Denis, trouve des ressources étonnantes pour le management dans les aventures du rap, jusqu’à défendre l’idée du Hip Hop Management. Et je vois qu’aujourd’hui dans les échos qu’on célèbre les 7 leçons de management des rapeurs de Compton données aux entrepreneurs. Oui Dr Dre a vendu à prix d’or ( 2 milliards de dollars) la marque Beat, oui Snoop Doggy Dog est investi dans cette extension du marché du divertissement qu’est la weed.

Des fortunes sont édifiées sur des beats rageurs et construisent le capitalisme le plus furieux qu’il soit. J’en aurai été admiratif, si cela ne m’avais pas couté un compte soundcloud, où à mes heures de loisirs, je déposais les playlist ( je n’ose parler de mix tapes) que je prépare pour mes amis. Mais les robots d’Universal et de Sony que désormais soundcloud laisse courir à travers ses comptes ont vite fait de découvrir ma sympathie pour Kendrick Lamar, Drake ou Shabbaz palaces, intimant à la plateforme de retirer les morceaux et de sanctionner l’amateur imprudent qui pensait partager avec quelques dizaines d’amis les sons qu’il aimait.

J’aurais tant aimé que ceux qui sortant du ruisseau, donne leur voix à une parole d’émancipation, et participent à ce monde nouveau d’une économie de la contribution, du partage et des communs. Les relégués de monde urbain ont été de bons élevés du capitalisme et veillent comme des notaires sur le moindre fragment de droit, la moindre vente ratée. Le capitalisme peut être cool, porter baggies et casquette, il reste cette manie de la propriété, de l’accaparement, et du culte fétichiste de l’argent. Les dominés d’hier n’ont pas eu de meilleures idées que de devenir les dominateurs aujourd’hui, plus agiles et moins engoncés que leur maitre, tout aussi féroces pour préserver un bien qu’ils doivent autant à la chance qu’aux conditions commune de leur existence.

C’est sans doute un fait culturel, si l’invention se fait à la périphérie de la société et se fait absorbée au centre pour renouveler le désir perpétuellement émoussé  des classes moyennes, cela ne suffit pas pour créer une culture nouvelle. L’art, et le rap est un art, reste une consommation.  Et s’il est une déception, c’est qu’on ne peut pas compter sur l’art pour changer les sociétés.

La tragédie de la culture, c’est au fond son mensonge, se parant des habits du sacré, elle scintille comme le divertissement.

Crédit Photo : il ne suffit pas de renverser le regard pour changer de perspective….

 

Je signe pour les communs

17418854304_4de243a5c1_zIl est rare que des pétition soient positives. En voici une qui soutient une initiative du gouvernement, celle de faire entrer dans le droit le principe des communs, sur la base des travaux de concertation du Conseil national du numérique. Pour en savoir plus il suffira de lire Favorisons la libre diffusion de la culture et des savoirs, paru dans le Monde d’hier et pour signer c’est ici.

Parmi les nombreuses raisons qui doivent motiver ce soutien, une première très pratique concerne l’ensemble de notre profession universitaire : alors qu’une grande partie de la recherche est produite par des fonds public, le système de la course aux étoiles orchestrée par les multinationale de l’édition s’est accaparée cette ressource. Non seulement ce que nous publions, notre travail, n’est payé que par le fruit de leurs algorithmes : les indices de réputation, mais nous devons de plus en plus fréquemment payer pour partager avec nos collègues, nos amis, nos étudiants, le droit de publier dans nos blogs, nos réseaux sociaux et les nouvelles plateformes sociales universitaire telles que Research Gates ou Academia. L’open acces est devenu un business. Il est temps de mettre fin à cette dérive, et dans des conditions honorables pour le travail d’édition ( l’embargo), pouvoir donner un accès ouvert à l’ensemble du public, des résultats d’une recherche publique. Signons pour que cette loi fixe le droit à l’open access.

Une autre raison tient dans ce que le principe des communs pourrait enfin s’inscrire dans le droit. Un principe qui suppose le renoncement à une propriété exclusive sur certains bien ( programmes informatiques, données, textes, images, air ou eau) au bénéfice d’une humanité qui ne se définit pas simplement comme collectivité, mais comme l’affirmation d’une solidarité à travers l’espace et le temps de cette collectivité. Pourrions-nous vivre dans un monde où l’on interdise simplement le fait de dénombrer le nombre d’oiseaux migrateurs dans le ciel, pour la raison que ces oiseaux eussent-été brevetés, et que l’information qu’ils portent appartient au dépositaire du brevet? Remplacez les oiseaux par les champs de mais, et vous comprendrez aisément que c’est s’interdire toute recherche sur l’environnement, sans les communs il n’y aurait aucune connaissance possible.

La loi ne sera pas parfaite, elle contiendra cependant, si nous la soutenons, les germes juridiques qui permettrons de limiter les excès de l’appropriation, que dis-je, de l’accaparement, au seul profit de ceux qui dispose du capital nécessaire. La propriété n’est pas toujours le vol, elle induit parfois une responsabilité et permet l’échange et le marché qui a démontré ses vertus pour le bien de l’humanité. Il y a des choses que l’on ne peut que donner ( la vie), et d’autres qu’on doit garder. La propriété est toujours limitée.

C’est pourquoi, entre autres raisons, je signe pour les communs.

MAJ : Le 26 septembre le projet de loi est présenté sous la forme d’une plateforme participative. Une bonne chose dont on trouvera dans Atlantico mon analyse du processus et de ses enjeux.

crédit photo : parce que c’est bientôt la saison des Palombes et qu’on gardera une pensée pour tout les migrants.