Ecran total

Progressivement et lentement les écrans  façonnent notre paysage, en se glissant dans les interstices de la ville et de nos agendas.

Il y a eu d’abord celui du cinéma, un écran collectif théatre d’ombre et de lumière qui dirige les regards de la foule vers un même spectacle en levant les yeux. Le croyait-on tué par la télévision, il survit même s’il se numérise lui aussi. Et sur près de 20 ans son nombre et ses dimensions s’accroissent :

Le second est naturellement la TV, qui voit son audience se maintenir. Sur dix ans on passe de 3h24 à 3h34 d’ecoute. Les données publiées par le SNPTV, ne laissant au mieux voir qu’une légère érosion depuis 5 ans, le pic étant de 3h40 en 2005 mais les données mensuelles laissent paraitre une augmentation. Le taux d’équipement n’a jamais été aussi haut . Il faudrait aussi considérer l’équipement dans les bars, hall de gares et autres lieux public. Hertzienne d’abord, par cable ensuite, par satelitte et désormais digitalisée, elle converge vers les nouveaux médias y trouvant un nouvel élan et de nouveaux espaces.

L’écran des ordinateurs est entré dans nos vie au début des années 80, et l’internet en 1995. En 2008, 67% des ménages sont équipés et 57% connecté à Internet, aujourd’hui 73% seraient connectés au haut débit. La croissance spectaculaire est cependant marquée par des disparité fortes selon l’age, et la CSP. Sur cet écran c’est la vidéo qui nous intéresse au premier plan, c’est elle qui occupe le plus de bande passante et à mesure qu’ils se diffusent c’est un usage de divertissement qui prédomine. Posés sur le bureau, transporté dans nos sac, c’est près de 352 millions d’unités qui se sont vendues en 2012 ( Gartner).

Avec les smartphones, le portable découvre de nouveau usages, et la vidéo est un de ceux que les opérateurs cherchent à stimuler. Une étude  de 2009 en donne quelque tendances. Terminal des plus jeunes, la diffusion en normalise le profil. A ce jour un tiers des mobiles sont devenus intelligents, et dans le creux de la paume nous délivrent partout, surtout dans ces moments d’attentes qu’impose la vie urbaine, fragments de phrases et d’images.Un nouvel écran est en train d’émerger à grande vitesse, celui des tablettes dans les formes que lui donnent Apple et Android, mais aussi celle des e-book, il n’a pas la place d’offrir de la vidéo, mais en guise de cartable, risque d’occuper une large place dans une large partie de la population. Près de 82 millions de tablettes vendues sont prévue pour 2012.

Si les médias à usage personnels se répandent, l’innovation principale est dans doute dans les panneaux d’affichage. Ils ne représentent encore rien, même si ici et là on les voit planter leurs images. Les colleurs d’affiches œuvreront dans des salles de contrôlés dans le but d’adapter au chaland qui passe la communication qui lui sied, par le miracle d’un échange de donnée entre le téléphone, a carte de fidélité, le dessin du visage ou le pas pressé de la foule. Des dalles de plus en plus grande sont produites, et ces écrans vont d’un mètre de diagonale à des dizaines de mètres, Samsung en est le leader.

Nos écrans se multiplient, se spécialisent, et peu à peu colonisent chaque instant de nos journées, chaque moment de nos trajets, ils forment un nouveau paysage plus dense et plus pénétrant que l’ordinaire fourni par la nature et la ville. Un paysage intime, variant à mesure de nos humeurs, nos préférences. Un paysage mobile qui épouse nos mouvements.

Des écrans il y en a d’autres, ceux des montres, et ceux qui se superposent à la réalité sur la face interne des lunettes digitales, sans compter les jeux vidéos, ceux des appareils photos et vidéos. Des écrans projetés, reflétés. Des tableaux électroniques, des cartables numériques. L’écran des GPS, ceux bientôt de nos véhicules. Les écrans non seulement s’étendent dans toutes les plages de taille mais aussi d’interactions multipliant les moyens d’intereagir : flashcode, laser, tactile et désormais kinétique. Et ce n’est pas fini, le prochain horizon est celui de la flexibilité, nos écrans s’amincissent et trouveront bientôt la souplesse du papier.

Ainsi notre paysage n’est plus seulement formé des choses qui sont là, présent dans le champs du regards, mais s’y incrustent et prolifèrent une multitude d’écrans, de toutes tailles, qui amenent au regard des choses d’ailleurs mais aussi ces choses de nulle part, des représentations de l’état du monde courbes et cartes colorées . Nous enfermons-nous dans la bulle de nos représentations? Passant du miroir d’une tablette, à l’immersive immensité des panneaux digitaux, c’est un océan d’information qui forme notre horizon visuel. Autant d’espace publicitaire bien sur, sur ces surfaces qui ne substituent pas mais s’ajoutent les unes aux autres, comme autant de lacs et d’étangs qu’irrigueraient un même fleuve. Nous vivons dans un delta digital.

Réalité augmentée – la leçon de Lady Gaga

Télescopage. Il y a des théoriciens de l’image actuelle, finalement fort peu, et l’on citera parmi eux André Gunthert. Mais il y a l’image aussi, et dans la foule des professionnels très peu en font de vraiment fortes. Il nous arrive parfois des images faites avec la violence du punk, l’intelligence pop et l’art du plus rare des publicitaires.

Celles de Lady Gaga et de Beyoncé y appartiennent. “Telephone”, ou plutôt, le « she has no dick » qui introduit, saisit le portrait renversant d’une société qui emprisonne une personne sur 100 et fait de l’esthétique de la prison un art populaire. Ces images ne sont pas les premières et manifestement la prison est avec l’ouest, un des constituants essentiels de l’imaginaire américain. Voilà d’ailleurs qui donne au clip une étrange profondeur à un peuple épris de liberté. Il semble aussi prompt à célébrer les vastes plaines qu’à emprisonner et à tuer.

Dans l’art de l’image il y a aussi l’art du télescopage. De fausses images venant de fausses cameras de videosurveillance, de faux transexuels et de fausses femmes. De fausses publicités, et d’autre vraies. Voilà qui peut affoler aussi bien Baudrillard que Debord, ou les rasséréner. La société du spectacle est son propre simulacre, inversement aussi, et retournant encore le gant comme on retourne un préservatif, on retourne des cœurs qui n’ont plus d’endroit et d’envers, sauf l’ordre de cette chorégraphie qui fît de Broadway le lieu de toutes les parades. Après tout Lady Gaga est l’Esther Williams de l’extrême modernité.

Soyons clair. Il n’y a pas de post modernité. Il y a une nouvelle modernité, sans doute de multiples modernités, peut-être des modernités liquides, il y a sans doute une extrême modernité qui se forme dans l’exaspération de la technique. Quand la prison devient l’horizon ultime de la consommation que pouvons-nous voir encore?

L’ironie sans doute, l’agonie de la critique aussi. Juste la raison à l’œuvre de son extrême. Il y a des raisons pour tout. Et cette raison là est celle du spectacle, c’est à dire que ce qui se montre à voir a un sens pour tous, tous ont quelqu’un de proche en prison. Et tous magnifient la vie, fût-elle sous les barreaux. On y retrouve en partie l’imaginaire de Famille Royale, même si les références, et une vertu de ce film est bien d’être auto-référentiel, sont plus largement cinématographiques, pop, ou publicitaires.

Le propre de la modernité n’est pas l’exclusion, mais cette vertu d’inclure y compris ce qui par définition se situe aux marges. Sans doute y a-t-il eu de meilleures démonstrations, celle-ci est exceptionnelle. Elle appartient totalement à cet art de l’image que la publicité a développé : faire du dehors un dedans – la mode de la réalité augmentée n’en est qu’une pâle extension.

Le spectacle existe par le public. Dans ce rapport narcissique qui se forme par la magnification du soi, un extrême du romantisme, cette adoration du sujet mais qui dans son essence ne peut vivre que par sa socialité, son exigence d’inclusion. La modernité considère l’individu comme une variété sociale, elle peut être rare, elle n’est jamais unique, elle absorbe les marges car au fond elle n’accepte qu’une chose de l’individu, c’est que dans sa liberté il puisse se réduire à l’absolu d’une raison.

Revenons à l’image et à son message, d’une simplicité redoutable, fussions femme dans un univers Queer, nous sommes une raison qui mérite un spectacle. Et la force des mots ne vient pas des images, mais du statut de celles qui l’incarnent. Des stars. Juste le rêve de ceux qui survivent l’oppression. Juste une variation du maître et de l’esclave. La violence de l’image ne parvient pas à transgresser la modernité, elle lui donne des formes colorées, mais s’effondre comme le projet post-moderne se ruine dans une critique aiguë, mais impuissante, des formes que génère la modernité.

S’il fallait aller plus loin, il faudrait abandonner la forme, et reconnaître l’autre. Ce chemin serait de n’en donner aucune image. Juste admettre que l’altérité ne se fond pas à la raison, et accepter que certains mondes ne se réduisent à aucune image. Il faudra se faire aveugle et sourd, presser l’inconnu sans rien reconnaître, et faire de ce qui ne coïncide à aucune de nos catégories le centre d’une attention précise. Nous n’y sommes pas, pas encore, de regarder sans indifférence, les ombres qui traversent notre monde.

L’incroyable de ces images n’est finalement pas dans la maitrise des codes de la consommation, qu’on fait passer pour des codes culturels, mais dans leur incroyable capacité à toucher chacun de nous. Ces images sont à ce jour un des plus grands succès populaire de la TV selon Youtube.

Note :

A regarder après le clip…juste pour apprécier la profondeur historique : Let’s make a sandwitch

Les produits ne meurent jamais

Hommage aux vieux médias. Le disque s’effondre d’année en année, le cinéma hésite encore à s’engouffrer dans le déclin, le livre vacille, et la photo – nous ne parlons pas des images mais de ce travail de la matière qui fige la vie – a disparu depuis longtemps. Pourtant un impossible projet se lance, s’appuyant sur la nostalgie de quelques obsessionnels.

Le Polaroid qui, rarement, a bénéficié de la légitimité d’un champ considéré comme un art mineur, moyen pour les plus généreux, ce champ glorieux qui a fait naître la Fnac, Kodak et d’autres firmes faisant de l’art populaire un marché mais faisant aussi par les forces du marché que l’art est populaire, le polaroïd ressuscite.

Dans le registre instantané d’une image minimale, quelques grandeurs se sont manifestées, et des déterminations phénoménales se sont exprimées comme le projet d’Hugh Crawford. Et alors même que le marché s’est effondré, quelques anciens de Polaroid s’obstinent à maintenir une offre que le capitalisme ordinaire considère comme inéconomique. La passion peut prendre le dessus sur la raison, et affirmer que l’économie n’est pas une loi, juste une question d’échelle.

Comprenons bien que la passion peut aller au-delà de l’intérêt et redéfinir des projets, même si l’idée n’est plus populaire et se réduit au cercle très étroit des passionnés. Un tel cas nous apprend une chose précieuse : il n’y a pas de loi de l’économie, pas de vérité des coûts et des gains, pas d’échelle imposée. Sauf une, celle de la passion. La science économique n’est pas la science de la raison, mais ce résidu des passions. C’est l’ordre de la morale qui fait le monde, et l’économie n’est au fond que cette science résiduelle qui analyse comment les choses s’équilibrent une fois les passions morales exprimées. Sans aucun doute le nouveau marché du polaroid est un marché du point de vue économique, mais en survivant il affirme le caractère résiduel de l’économie.

La seule conclusion générale que nous pouvons tirer est que dans notre histoire récente, si le marché semble avoir dominé, c’est simplement parce que la passion dominante fût celle de l’argent et de sont accumulation. Ne doutons pas que d’autres vont lui succéder. D’autant plus que dans des sociétés qui matériellement sont de plus en plus riches, cette passion ira en s’amenuisant, d’autres prennent le relais, la passion religieuse est sans doute aujourd’hui au premier plan, l’écologie en est un variété, le socialisme un rhizome toujours vivace – il peut traverser le gel de plusieurs hivers.

Quant à nous, les savants de l’épicerie, restons attentifs, car dans un monde qui s’enrichit, les passions se multiplient, se fragmentent, se raffinent, et chacune de leurs branches créé de nouveaux marchés, des queues de comètes, qui jadis n’avait de destinées que les rêves, mais aujourd’hui peuvent fonder plus qu’un marché mais de petites sociétés.

Nous garderons en tête ce joli modèle d’Abernathy et Clark, leur belle inspiration schumpetérienne, pour nous interroger sur la vérité des techniques et de leur vie. Ce ne sont pas les produits qui meurent, mais les systèmes, et il n’est pas sur qu’un système se substitue entièrement à l’autre, sans doute le broie-t-il, mais quelques-uns des fragments trouveront une autre écologie. N’oublions pas que si le cheval fût la clé de voute des postes et des transports, il reste encore une économie importante, plus modeste et moins centrale, celle du PMU et des haras.

Les révolutions sont rarement radicales, ce qu’elle détruisent n’est pas le fruit des passions, mais l’ordre des passions. Et cela doit faire réfléchir. L’ordre numérique, transforme et détruit, il se substituera largement à l’ordre de l’imprimé dans les métiers qui sont le nôtre, mais nous nous tromperions si nous pensions que l’imprimé va disparaître. Il rejaillira du sol comme les plantes après le gel, sans doute affaibli, mais trouvant dans un nouvel espace de nouveaux équilibres et de nouvelles échelles.

Réalité augmentée – les toilettes sauvages!

Il y a beaucoup à dire sur le sujet de la réalité augmentée. D’abord qu’il ne suffit pas d’incruster des images façonnées dans l’illusion du réel que l’esthétique de la vidéo semble suggérer. Relisons Baudrillard, il s’agit moins de réalité que de simulacre.

Quand certains s’extasient devant la technique, ne regardons que l’art qui s’exprime par la technique. Pour ma part, je désespérais des publicitaires, ils en est quelques-uns qui au delà de la technique font de l’art et savent communiquer. Je ne sais s’ils ont eu en tête la pissotière de Duchamps, mais ils reprennent à coup sûr cette extension du street art dans le domaine de l’animation (dans le genre je conseille le travail de BLU).

Disons de manière définitive que la réalité augmentée est au fond moins une question de technologie, qu’une affaire d’esthétique et de sémiotique, une affaire de langage. Nous discuterons plus tard du fait technique que la réalité augmentée est aussi une affaire de déréalisation de l’image par le fait même qu’elle permet d’en segmenter la vision.

En attendant apprécions ce très joli message de protection. Bravo à l’agence Tbwa.

Back and front channel – menaces sur nos arrières!

Les conférences ne sont plus ce qu’elles étaient. Le conférencier désormais doit savoir que sa voix et ses échos se transmettent sur le net à la vitesse de son débit. Ce phénomène a fait l’objet d’un livre de Cliff Atkinson, commence à faire l’objet de recherches sérieuses, et semble électriser la blogosphère depuis le four très médiatisé de Danah Boyd.

Que les auditeurs pianotent et commentent en direct, élargit l’audience et amplifie ses effets au meilleur et au pire. Voici une pratique qui risque d’effrayer au-delà du petit cercle des conférenciers la grande masse des enseignants et autres formateurs. Les auditoriums, les amphithéâtres et les salles de classes, ne sont plus murés! Le temps réel frappe la réalité de nos discours.

Mais au-delà de l’anecdote et du problème de pédagogie que cela pose, cette distinction du back channel et du front channel apparait comme tout à faire pertinente de manière générale dans le champ de la communication. Dans la mesure où la prise de parole des marques peut être commentée immédiatement et de manière continue à mesure de leur campagne, il est évident qu’il ne s’agit plus seulement d’avoir une approche des mesures d’efficacité par un simple feed-back, mais de prendre en compte le feed-back des effets de back channel. Bref, mettre en place une double mesure de la performance des canaux frontaux, et des canaux d’arrière plan (pour en donner une traduction).

Cette distinction permet aussi de clarifier les stratégies de communication et leurs enjeux. Si bien sûr les campagnes traditionnelles ne seront pas entièrement substituées par les médias sociaux, c’est qu’elles constituent toujours le front channel. En revanche dans l’univers des médias sociaux deux ensembles d’actions doivent être distinguées : celles qui visent à contrôler ou orienter la communication d’arrière plan, et celles qui visent a exploiter ces canaux comme des outils de communication frontale. Les secondes ne pouvant suppléer aux premières. Ce n’est pas car on communique avec un réseau social que la conversation d’arrière plan est réduite, bien au contraire, elle en sera sans doute amplifiée, et c’est peut-être une communication par un média classique qui permettra de la contrôler, en maintenant la cohésion d’un discours référentiel.

L’espace digital est celui de la rue .


Difficile de ne pas faire le parallèle entre l’art (le graffiti) , le sport (le skate) et les techniques de marketing (street marketing) . Dans les trois domaines la rue est devenue le terrain d’opérations. Rappelons-en quelques principes.

Le premier est sans doute le caractère performatif. L’art contemporain nous a désormais habitués à se contenter de l’exploit. Le geste. Ne s’enfermant dans aucun objet, il se dissiperait dans l’éphémère s’il ne s’accompagnait d’autres dispositifs. Mais n’anticipons pas. Ce caractère performatif, phatique, est nécessairement situé dans le temps et l’espace. Ce n’est rarement un acte abstrait comme un kata de judo ou un pas de danse, dont le langage peut s’exprimer n’importe où, dans l’universel. La signification de la performance se construit bien souvent dans le rapport de l’espace qui l’abrite et du geste qui le suscite. Le marketing évènementiel et en particulier cette variété qui prend la rue pour scène s’apparente pleinement au langage de l’art de performance. Naturellement le spectaculaire, la chose qui se donne à voir, l’inattendu, le surprenant, sont au cœur du dispositif mais ce n’est pas le point important.

C’est le hors cadre qui l’est, l’image sort du tableau, le skateur s’échappe de son parc, et la publicité se colle aux murs nus de la ville fuyant les panneaux qui lui sont réservés. Dans l’art, le sport ou la publicité on sent cette même pulsion du free, qui se définit moins comme une liberté de faire, que le refus d’être contingenté à un espace défini. Du même coup l’action du corps, celle du beau, où la simple parole hagiographique s’inscrivent dans le même plan que celui de l’ensemble de la société. Aucune différence entre ces parole et celle de tout un chacun. Il faudra s’interroger sur la signification de ce fait.

On notera enfin que dans cet art mineur, et nouveau, de la publicité qu’est la publicité virale on retrouve le même mouvement. Les objets sont fondus dans le commun de la production de la société au point qu’on recherche même la malfaçon, le fake, cet amateurisme qui marque l’esthétique du flux d’images dans lequel se glissent ces messages. La mise à plat s’accompagne ainsi d’une dés-esthétisation, de la même manière que le graffiti renonce aux maitrises graphiques, travaillant la naïveté et l’improvisation, que le théâtre de rue renonce à la beauté des costumes, et que le sport des rues abandonne les uniformes héroïques pour en porter de plus commun.

Le performatif, le hors-cadre, la mise à plat, la dés-esthétisation sont quatre mouvements qui semblent donc frapper les mouvements parallèles de l’art de la rue, du sport urbain et de la communication. Ce qui est intéressant est que ces traits de caractère se poursuivent dans l’espace digital au travers notamment des nouvelles techniques de la vidéo virale, du blog de marque, des pages de fans.

Un cinquième principe peut encore être identifié. Dans le street art une constante est que sortie du cadre, des-esthétisée, nivelée, l’image ne garde le spectaculaire et le durable que dans sa répétition. L’œuvre de Mesnager ne se réduit pas à ces silhouettes blanches et anatomiques mais à leur répétition, leur multiplication. Il ne s’agit pas d’un ensemble d’œuvres mais d’une même œuvre qui vit dans la population de ses manifestations. Certaines disparaissent d’autre naissent, la permanence est dans la troupe qui sillonne la ville, mourant et se reproduisant.

De même dans le skate-boarding, aucun juge en nul endroit n’établit la performance, ne la saisit et ne l’immortalise. Il n’empêche que chaque Crew filme l’exploit, le diffuse et le reproduit dans les méandres du net. De même que les artistes de la rue photographient et rediffusent sur flickr et ailleurs. Un double mouvement de reproduction, reproduction dans l’espace d’expression, redoublement de cette reproduction dans l’espace de la reproduction, l’espace digital. Une reproduction sans contrôle qui s’abandonne au destin des altérations, des détournements, des transformations. Mais peu importe l’unité est dans la population, dans une écologie qui maintient le taxon au travers du flux de ses spécimens. On peut trouver là la spécificité de la communication virale, qu’elle passe par la forme des vidéos, par celle de jeux en chaines, des flyers envolés au vent, des logos en stickers (la marque 64 en a fait un bel usage).

Nous aurons presque fait le tour des caractéristiques de ce qui constitue une nouvelle forme de communication qui dénie le modèle canonique de l’émetteur, du récepteur, du canal, et du message. Et l’on ne peut être qu’étonné de la convergence des pratiques artistiques, sportives et publicitaires. Il reste à les expliciter, à leur donner un sens.

Contentons-nous ici de souligner cette convergence et de la caractériser. Le message, l’œuvre et le geste, ne sont plus des objets isolés, uniques, sacrés, magnifiques, mais se présentent comme une population qui se répand dans l’espace commun sans prétendre à des positions privilégiées. C’est la reproduction d’un motif obsédant qui fonde son existence. Confondu dans l’environnement, ne prétendant à aucun symbole distinctif, usant d’une parole et de forme populaire, son spectaculaire se fait moins dans l’action d’éclat que la répétition dans l’ordinaire d’une marque singulière.

Bien évident ces propriétés se renforcent l’une l’autre. La dé-magnification favorise la reproduction, la reproduction adoucit la cruauté d’un espace commun qui sans cesse efface et abime. Le performatif fait saillir l’idée des murs. Et l’exception abandonnée se retrouve dans son appropriation. Le message se libère des canaux, de la tyrannie de son émetteur et de la versatilité de ses récepteurs.

Le plus remarquable est que ce mouvement de la rue est le même qui se forme dans l’espace digital. Celui-ci est finalement celui de la ville, un espace sans espace, celui qui nait au coin d’une rue et se reforme à un autre. Un espace infiniment décentré, un espace qui se forme dans la superposition de l’ensemble des espaces. Nous pouvons dessiner la carte d’une ville, de la même manière qu’on dresse celle de l’espace digital, mais en fixant la topologie nous perdons l’idée que l’espace ne prend forme et sens qu’à partir du sujet. L’espace véritable est celui que se construit le sujet, un espace très local, fruit de multiples appropriations.

Nous pouvons alors mieux comprendre la nature de ces nouvelles communications qui répondent moins à la logique de la diffusion, fusse-t-elle virale ou bouche-à -oreille, qu’à une logique de l’appropriation et de la réappropriation. Cette nouvelle communication est une écologie. En s’abandonnant à l’espace commun elle fait que les messages soient appropriables, perdant le contrôle sur ses formes, elle maintient cependant un contrôle par celui de leur population.

Si nous devons mieux penser ces modes de communication qualifiées de virales, il faudra donc moins s’intéresser à la logique épidémiologique, celle du bouche à oreille, qu’à la propriétés des virus de muter, et par conséquent, tout en conservant une forme générique, de s’ajuster aux populations qu’ils visitent, de se propager en dépit des barrières qui lui sont opposées. En se fondant à la foule, ils renoncent à une forme unique, se condamne à varier sans cesse, mais gagnent.

Puisque nous sommes dans les paraboles biologiques, soulignons que celle de l’ADN des marques est aux antipodes de notre analyse. Quand certains publicitaires croient trouver dans l’image du code génétique une sorte d’essence de la marque, c’est justement dans les variations du code que se trouvent les conditions de sa survie. L’aptitude de varier en fonction des conditions locales est le facteur fondamental de la propagation.

Le propre de ces nouvelles formes d’art et de sports urbains est bien d’avoir abandonné le principe d’une œuvre-objet, pour celle d’une œuvre-population, celui d’un art savant pour un art populaire, celui d’un marbre inaltérable pour des ritournelles reproductibles. Le propre des nouvelles publicités qu’elles se fassent dans la rue ou l’espace digital est moins dans leur qualité d’expression et la justesse d’exécution que dans leur appropriabilité et la plasticité de leur reproduction.

PS : avec quelques risques…

Vlogging : l’effet de réalité?


De toutes les transformations du web, la vidéo est sans doute une des plus impressionnantes. Elle prend des formes multiples, l’apparition de Youtube et Dailymotion en est la plus apparente, la propagation des vidéos clips a capté largement l’attention. Mais c’est le Vlogging qui est le plus intriguant.

Évoluant dans son ton et son format, le message vidéo réalise aujourd’hui le vieux fantasme de la camera stylo, concept inventé par Alexandre Astruc en 1948 , et les idées d’un Jean Rouch et d’un Edgard Morin en 1961 dans leur idée de cinéma-vérité, incarnée dans le film “Chronique d’un été”.

Le neuf réside moins dans la technologie, même s’il faut rendre successivement hommage à Nagra, Arriflex , à la betacam puis la Handycam, pour, dans la préhistoire de l’internet, avoir fait que le concept d’écrire directement l’image et le son puisse se réaliser. L’image n’est plus une affaire d’équipe mais une action que chacun peut entreprendre, aussi simplement qu’avec un stylo et du papier…le talent faisant la différence ensuite. Ces techniques se sont moins mises au service de la fiction qui dès la naissance du cinéma a engagé des moyens industriels, qu’à celui du documentaire, et plus encore au service d’une réalité subjective, que l’on confie aux journaux intimes.

Le neuf réside bien dans la diffusion d’images personnelles, authentiques et sincères. Le Vlogging en est désormais l’expression : user du son et de l’image pour communiquer se fait ainsi aussi simplement que de répondre à un courrier. Rien de très original dans ces observations, sauf à s’interroger sur la nature du média. Quel impact ?

On peut penser que ce type de communication est plus efficace, puissant, persuasif que les textes et les images statiques. C’est le secret sans doute de la télévision et de son succès universel. Il reste à s’interroger sur les raisons de cet impact. On doit s’y interroger d’autant plus qu’on connait depuis longtemps le caractère trompeur et les intentions stratégiques dans l’image.

Quelques-unes viennent à l’esprit. La première est économique: l’effort est moins élevé que l’effort de lecture. Vive les couch potatoes! C’est l’argument du TAM. Une seconde peut provenir du principe de crédibilité de la source: l’image et le son réalisent un simulacre de réalité qui donne plus de vérité au message. Une troisième raison est la force de l’engagement, quand l’émetteur du message est inclus dans la communication, il crée un lien que le narrateur masqué élude dans l’écrit. D’autres raisons peuvent être invoquées, on invite les lecteurs à les proposer.

Pour notre part, nous nous arrêterons ici à cette simple proposition : dans un univers communicationnel médiatisé par les machines, le message vidéo recrée un lien dont les vertus sont l’authenticité, la confiance, l’engagement, quelques-uns des critères qui fondent les conditions de la conversation juste, tel que le pense Habermas et que reprennent à leur compte d’autres.

Quoi que l’on puisse rester sceptique, quelle vérité dans le simulacre? Une telle proposition doit être éprouvée à l’aune de ce qu’un Barthes a appelé l’effet de réel et dont jouent les réalisateurs, maîtres de notre culture. Car l’effet du réel ne vient pas tant de la technique, que de son appropriation culturelle. L’image et ses techniques n’évacuent pas la question du sens, qui s’il se construit par et dans les procédés, requiert des conventions communes pour être efficient.

La camera stylo, aujourd’hui le Vlog, offriraient ainsi un ensemble de conventions qui assurent le dialogue et forment l’espace public. D’un point de vue pratique, la culture du reality show!

PS1: Le billet n’a pas abordé la question de l’usage par les entreprises, pour y réfléchir un coup d’œil à la Web TV d’orange est intéressant! Et rappelons la belle expérience du Wiki client PS2: Et pour ceux qui ont le temps, la belle étude de Michael Welsh :