#Gigeconomy : l’économie des compléments de revenus.

8516817076_ee5a666234_zBien loin de l’uberisation du marché du travail, la #gigeconomy dessine son véritable visage, celui d’une économie des compléments de revenus, et incite à formuler la double hypothèse que le moteur du collaboratif se trouve plus dans l’offre que dans la demande, et dans la modération salariale que les entreprises de la vieille économie pratiquent depuis 2007.

Mais d’abord les faits dont plusieurs sources éclairent des traits saillants.

Avec l’étude du JPMorganChase Institute on retiendra d’abord une typologie simple mais efficace des plateformes : d’une part les plateformes de travail et d’autre part les plateformes de capital (il faudrait sans doute ajouter les plateformes de contenus pour mieux saisir le digital labor qui lui ne procure pas de revenus mais au mieux l’usage gracieux de certains services). Le résultat obtenu à partir d’un jeu de données important ( 1 milion d’acteurs) est limpide : L’engagement dans les plateformes de travail est lié à la variabilité des revenus principaux et négativement corrélés à sa variation tandis que les gains des plateformes de capital augmentent un revenu stable. Les propriétaires augmente leur gain de 314$ sur la base de 4454$ ( soit +7,1%), ceux qui n’ont que leur  bras à louer compense 533$ de revenus perdus soit 14,7% de pertes. Le complément de salaire est compensatoire pour le travail, accessoire pour le capital.

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C’est la conclusion  à laquelle le Pew research aboutit dans sa vaste étude sur les revenus de l’économie des petits boulot, de la vente domestique et de la location personnelle.

24% of Americans report earning money from the digital ‘platform economy’ in the past year. The extra income they make is a luxury for some, but a necessity for others.

gig04Cette étude apporte un regard complémentaire avec une description socio-démographique qui marque des profils contrastés selon que les revenus viennent de l’exploitation du capital domestique ou des petits boulots : plutôt jeune, minoritaire et moins diplômés qu’une jeune quarantaine, blanc et diplômé.

Elle donne des éclairages sur les motivations dont la première est celle de la flexibilité. Il reste à interpréter la raison : sans doute une manière d’assumer une situation de précarité qu’on ne maitrise pas, d’y trouver une raison.

Des indications précieuses sont aussi fournies sur le taux de participation qui est sur une base déclarative et cumulative de 8% pour Pew Research et  de l’ordre de 4,3% pour l’étude du JPMC Institute, cette dernière dévoilant une tendance au ralentissement.

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On pourra replacer ces résultats dans le cadre d’une typologie du travail indépendant dont KPMG donne une version bien optimiste en considérant que les freelances occasionnels gig4(40%) le font volontairement. Seulement 30% vivent pleinement de leur revenus d’indépendants. 14% sont prêt à prendre un travail salarié et 16% sont financièrement ficelés!

Les revenus complémentaires et compensatoires  sont le driver principal du travail indépendant. Cela rejoint les analyses de l’insee sur la microentreprise et l’activité multiples (voir un billet précédent). L’économie des petits boulots est avant tout une économie des petits salaires et du temps partiel.

Les plateformes distribuent donc des compléments de revenus, ce qui  invite à l’hypothèse que le développement de l’économie collaborative résulte de la conjonction de l’appétit de la consommation de l’insuffisance des salaires. Depuis la crise de 2007, les consommateurs ( qui sont aussi des travailleurs) trouveraient dans cet expédient le moyen de maintenir ou d’accroitre le niveau de leur consommation. L’économie collaborative serait ainsi la fille de l’austérité et de la pingrerie des entreprises (traditionnelles).

Deux questions dérivent de cette analyse.

1)  Quelle légitimité et par conséquent quel statut donner à ces revenus complémentaires ? A l’heure ou le législateur tente de les réguler et de les taxer, cela pose pleinement la question corolaire de la justice sociale dans la distribution de ces revenus : les empêcher c’est aussi priver ceux qui sont privés de salaire, les encourager c’est encourager la précarité.

2) Quelle place  les plateformes vont occuper dans l’économie?  Loin de balayer des secteurs entiers ne risque-t-elle pas de s’installer dans les franges du marché, offrant un sas aux plus démunis et la flexibilité que les marchés réclament : une économie de marge.

Home sweet platform : c’est au tour des artisans

25073688235_644d502c64_zSur le front des plateformes, après le transport, l’hébergement, la location, le financement, c’est  dans les services domestique que la bataille se prépare.

L’étendue du domaine est vaste et diverse, il couvre celui des petits travaux ménagers et du dépannage d’urgence : serrurerie, plomberie, vitres cassées pour citer les plus évidents. L’installation et la réparation de l’électro-ménager et de l’électronique est d’autant plus concernée qu’il semblerait qu’on tienne à conserver nos vieux appareils un peu plus longtemps. La réparation automobile n’est pas étrangère avec  la réparation et l’entretien à domicile qui pointe son nez. Il y a les travaux de jardinage, moins urgents mais cadencés par les saisons. Aussi l’animation de soirée par les DJ, l’emploi d’un photographe pour un mariage.

On écartera les services à la personne du baby au papy sitting, des cours de renforcement à la comptabilité des micro-entreprises, sans oublier les heures de ménages. Même si ces services ont un caractère local, se dispensent à la maison, ils relèvent d’une autre espèce que le droit et la fiscalité définissent. Ils correspondent à des marchés de l’emploi spécifiques dont les  horaires d’exercice sont fragmentés et dont le sort relève de la gig economy, même si sa particularité est d’être largement géré par le secteur associatif.

Ce qui nous intéresse correspond assez largement à l’artisanat dans un spectre large qui va de l’homme à tout faire jusqu’à l’expert. La plateformisation crée des inquiétudes légitimes, vont-ils être mangés à la sauce des taxis? Trois questions viennent spontanéement à l’esprit : la plateformisation est-elle possible ? Quelle menace fait-elle peser sur les secteurs traditionnels ? Ouvre-t-elle des opportunités ?

La possibilité de la plateformisation est un euphémisme, puisque les plateformes sont déjà présentes : c’est le modèle de Task rabbit, plus fortement celui de Thumbtack dont le point fort est , ceux en cours de déploiement d’ Amazon Home Services, on relèvera en France les cas de StarOfServices ou plus récemment de mesdepanneurs.com dans laquelle la Maif vient d’investir, il est traité sous un angle différents par Google. Des initiatives telles que l’investissement de Leroy-Merlin dans Frizbiz soulève de la question de ces services comme stimulant d’un marché qui devrait tendre à la hausse avec d’une part la double pression de la tendance du DIY et de la faible progression des revenu ( qui tend à confiner dans l’espace domestique des services et des biens acheté dans le secteur marchand) et d’autre part la moindre compétence en bricolage d’une population dont l’expérience ouvrière est en recul. Il y en a bien d’autres pour explorer ce marché que les américains évaluent à 400 milliards.

Quelle place peuvent prendre les plateformes ?

Trois éléments doivent être discutés. Le premier est la question de la taille critique qui  prendre un aspect spécifique par son aspect hyper local. Le second est celui de la concurrence puisque de nombreux portails existent dans le secteur, le troisième est le plus déterminant : la standardisation.

Commençons par la standardisation. Ce serait parce que les tâches sont peu standardisées, qu’elle réclament un échange soutenu entre le commanditaire et l’artisan, que le potentiel de ces plateforme serait limités. Le simple exercice de changer un carreau cassé demande une inspection de visu, une mesure de la taille de la vitre à remplacer, des difficultés inattendues. Le point de départ de la transaction est un devis, pour l’établir, en première analyse,  le contact direct permet d’aboutir d’autant plus qu’il sera complexe.

Nous sommes dans un marché de relations plus que de produits, et c’est ce qui justifie la force du local. C’est aussi ce qui fait la limite de ce type de marché, notamment pour les travaux à faible valeur où l’artisan passera plus de temps à faire le devis qu’à réaliser la tâche, affaires peu rentable sauf à demander des frais d’intervention élevés et que le client accepte à la fois l’incertitude et le montant de la facture finale. Le résultat est que seuls aboutissent les cas d’urgence, ceux où le client n’a aucun autre choix que de se soumettre au risque adverse d’une facture très salée. Pensons aux serruriers de l’urgence à Paris !

C’est justement l’apport des plateformes qui introduisent de la standardisation, par une analyse des tâches, une recommandation de prix, et la facilitation du diagnostics, aussi par l’orchestration de l’information où photos, cartes de garanties, et tout autre document peuvent être échangés. L’enjeu principal justement est la standardisation de ce qui n’est pas standardisé. La force des plateforme est qu’en s’appuyant sur une base de cas infiniment plus grande que l’expérience des artisans (si ces derniers traitent 300 cas par an, les  plateformes enregistrent des millions,  ce qui pour l’un est une surprise devient pour les secondes une régularité statistique), il est possible par un jeu habile de questions de réduire les cas particuliers à des profils types et d’en calculer un tarif.  Des machines à devis. Dans un futur proche, cette activité de standardisation, qui s’appuie aujourd’hui sur une analyse humaine, sera accompagnée si ce n’est substituée, par les techniques du machine learning et de l’IA. L’automatisation des devis va ceci de pair avec la curation. Il ne suffit pas de faire noter les services par les clients, comme celà c’est imposé pour toutes les plateformes, il faut aussi prendre soin à s’assurer des compétences des artisans, par des entretiens, des visites, des formations. La « curation » consistant à sélectionner et documenter les profils les professionnel.

La question de la concurrence est en fait résolue par ce premier éléments. Les plateformes de mise en relation sont nombreuses et  variée : comparateurs, annonces dans leboncoin, les pages jaunes. Les entreprises spécialisée dans le lead, qui peu nombreuses ont cependant désormais une expérience solide, ont multiplié les sites générateurs de trafic et de conversion en clients qualifiés. Cette pratique marketing consiste dans un premier temps à générer le trafic via le référencement naturel et payant, les réseaux sociaux, l’envoi massif de mail, puis à l’orienter  vers une page ou un site de conversion où les internautes laisse leur coordonnée en l’échange d’une documentation, de la participation à un concours, ou très précisément à l’obtention de devis gratuit. Les coûts sont relativement élevé ( plusieurs dizaines d’euros) même si la conversation ( la transformation du prospect en client) peut dépasser les 10%. L’acquisition d’un client peut ainsi représenter un coût de 20 à 1000 euros, ce qui est intéressant si les travaux ont une marge supérieure, et s’ils sont assez récurrente pour que l’aleas se transforme en régularité (autrement dit au moins plusieurs dizaines de leads). Ces montants très indicatifs donne une indication précieuse : lorsque les travaux ne représentent que quelques centaines d’euros, cette concurrence n’en est sans doute pas une. Il y a un terrain a priori favorable pour les plateformes.

Le troisième élément est celui de la taille critique. On le connait désormais au travers de la notion d’externalité de réseau qui fait de la valeur du service celui de la proportion des personnes auxquelles qu’on souhaite lier à son cercle d’amis. Dans notre cas, il prend une valeur plus précise qui est liée à la densité de service. Si en région parisienne le nombre de plombier est élevé et qu’il suffit d’enrôler dans la plateforme une fraction minime pour être en mesure d’offrir une réponse à toute interrogation (les pages jaunes signalent 1082 plombiers, en supposant que 10% d’entre eux adhèrent, et que leur taux d’occupation soit de 80%,  cela donne 24 artisans qui peuvent répondre potentiellement à tout moment et par conséquent assure qu’une réponse soit donnée aux demandes), dans les villes moyenne de province on est loin du compte. On compte 41 plombiers pour l’agglomération de Bayonne qui représente un bon cent vingt mille habitants. En faisant le même calcul grossier l’espérance de réponse est de 0.8, autrement dit il y a 20% de chance qu’aucune réponse ne soit fournie.

Les plombiers ne sont pas les artisans les plus rares. Pour les plateformes voilà qui représente un défi et une limite. La limite est géographique : c’est dans les grands centres urbains qu’elle peuvent se déployer, le défi est celui d’enrôler suffisamment d’acteurs dans la multiplicité des métiers. Elle n’est pas infranchissable dans la mesure où la concurrence dans certains secteurs est intense. Si nous prenons le cas de la coiffure où les coûts d’entrée sont faibles (moins de 40 000 euros), on trouve près de 72000 salons avec une demande en baisse et la croissance forte de coiffeurs à domicile qui représente 20% du total et 5% du chiffre d’affaire. Nous n’avons pas encore connaissance d’une plateforme de coiffure.

Oui,  il y a une bonne possibilité de développement des plateformes dans l’artisanat, il se fera dans la mesure où ces plateformes trouveront des solutions intelligentes à la question de la formulation du devis et à la gestion de la relation clients. Des solutions intelligentes et productives.

Artisanat 2014Sont-elle une menace pour les artisans?

Le premier élément de menace réside clairement dans l’entrée sur le marché des bricoleurs, et de la « décorporativisation » de ces métiers, la conséquence immédiate est une pression sur les prix, du moins sur les petits travaux. Mais même en supposant que les barrières corporatives soient maintenues (par l’obligation de diplôme) et que les amateurs éclairés soient maintenus en dehors du marché, une déformation du marché est probable. L’exemple précédent de la coiffure est de ce point de vue intéressant. Nul doute que ceux qui exercent à domicile y voit une opportunité de trouver des affaires (même s’ils doivent détenir un CAP de coiffure). En renforçant cette tendance on-demand, c’est l’équilibre du secteur traditionnel qui peut être déplacé. Puisque les grandes chaines sont protégées par la force de leur marque ( le principe du double jeopardy fait que les marques à forte part de marché sont aussi celles-ci qui ont la plus grande concentration de client à forte valeurs et la plus forte proportion de clients fidèles), c’est donc le salon traditionnel qui est sous pression.

Les plateforme peuvent ainsi contribuer à une sorte de déformation du marché, l’effet sur le volume d’affaire a toute les chance d’être positif, polarisé entre une minorité d’entreprises à gros chiffre d’affaire, et une nuées de micro-entreprise au bord de l’équilibre. C’est une hypothèse qui reste à vérifier mais qui est hautement probable. La menace ne concerne pas tous les acteurs du marchés mais les plus petits et les moins équipés commercialement.

Le véritable effet de telle plateforme pèse plutôt sur les pratiques, les système de notation et de recommandation qui sont bien mieux maitrisés que sur les plateforme de lead, introduisent de manière certaine une discipline de marché. Les devis excessifs, les factures gonflées, la présente de référentiels de prix, pèseront très certainement sur les marges des entreprises, à moins que disposant d’une excellente réputation locale et d’une clientèle fidèle, elles puissent maintenir des premium de prix, ou que suffisamment importante et coalisé dans des systèmes coopératifs, elle puissent mutualiser l’achat des consommations intermédiaires et les services de relation client. Cet effet de discipline risque aussi de jouer sur l’organisation du travail : la ponctualité et le respect des calendrier devenant un critère primordial.

A ces menaces correspondent des opportunités. La première et la plus générale est l’extension du marché que nous avons déjà noté. La commodité, l’ergonomie et la confiance apportée par les plateforme a toute les chance d’accroitre le passage de l’envie au besoin. La pelouse que l’on veut tondre attendra moins longtemps le fils du voisin qui n’est jamais disponible, et l’on laissera moins longtemps la chasse d’eau déréglée. C’est clairement à une extension du marché existant que l’on doit s’attendre, une extension qui peut s’appréhender à un transfert d’activité domestiques vers le monde marchand,  ainsi que du transfert d’activités informelles, et surtout à des activités nouvelles : des tâches qui n’étaient pas effectuées du tout. Un tel développement se fait sur le bas de la pyramide ( la grande part des tâches à petite valeur),

Ces opportunités cependant ne sont offertes qu’à ceux qui s’en saisissent. Et pour s’en saisir, c’est un effort considérable qui doit être entrepris par les artisans, avec l’adoption d’une nouvelle culture commerciale qui s’appuie sur l’idée de personnal branding, de mise en scène de soi, ou pour reprendre l’expression de Luc Boltanski la cité industrielle qui célèbre les valeurs de performance technique et de professionnalité. Dans cette perspective théorique c’est un changement de monde dont il est question. C’est un exercice difficile pour ceux dont la culture se construit dans les règles du métier, il nécessite un investissement dans la culture digitale, le développement de compétences relationnelles adaptées à ce milieu numérique, et doit conduire avec une extrême réactivité des échanges (répondre dans l’heure qui suit, si ce n’est la minute) et la gestion d’agendas partagés.

Pour se saisir des opportunités, c’est une transformation plus culturelle que technique qui est exigée. La technique étant justement ce qu’apporte les plateformes : le moyen de gagner en productivité commerciale et celui d’assurer la confiance des clients. On comprendra facilement qu’il est vain de s’attendre à ce qu’une grande partie de la population des artisans fasse cet effort même si une partie d’entre eux le fait déjà. La compétition accrue finalement ne viendra pas tant de l’extérieur ( les bricoleurs amateurs et parfois talentueux) mais au sein même de la population du monde de l’artisanat entre les modernistes et les traditionalistes, ceux qui incorporeront une approche plus connectée à leur pratiques, répondant à la demande,  construisant les signes de confiance et de familiarité dans l’espace digital.

Cependant une approche proactive ne garantit rien. Le hasard, la contingence le fil des événements est déterminant pour les petites structures. Et même l’artisan geek n’est pas assuré de la réussite. Et il ne suffira pas d’externaliser la relation client aux plateformes. D’autres formes de groupement sont nécessaires ne serait-ce que pour se distinguer au sein de ces nouvelles places de marchés. L’appartenance à un réseau peut être un signe distinctif, et les coopératives en signalant une manière particulière d’envisager la collaboration peuvent jouer un rôle essentiel, moins pour concurrencer frontalement les plateformes que soutenir les acteurs au sein de ces quasi marchés. Elles peuvent apporter la garantie de la qualité des matériaux qu’elles achètent collectivement, des formes d’assurance et naturellement d’aider leur membres à faire cet effort digital qui leur est difficile.

Par dessus-tout apporter une marque, un label, qui crédibilise plus que la qualité et la compétence. Ce plus est dans les éléments de la confiance : l’honnêteté, la fiabilité, la prise en compte des intérêts du client, et aussi en deçà : les valeurs humaines qui s’affirment dans la voix donnée aux humains qui coopèrent plutôt qu’aux actions qui maximisent les profits.

Cette dernière observation pose une question plus générale sur l’économie politique des plateformes et la gestion des populations qui y interagissent.  Y a-t-il une place en leur sein pour des mouvements organisées. La tendance des plateformes de job à fragmenter les acteurs, et mêmes leurs tâches, ne risque-t-elle pas d’encourager à des regroupements, des coalitions, des réseaux dans le réseaux ? Comment peuvent-il s’y signaler? Comment les platformes y répondront? Nous n’évoquons pas ici les regroupements de types syndicaux qu’on voit fleurir dans le conflits des VTC, protestant contre la baisse des tarif imposés par Uber, où les mesures prises par le gouvernement, mais d’action collectives menées au sein même des plateformes, ne serait-ce par exemple que d’indiquer dans les profils l’appartenance à une coopérative, l’obtention d’une certification, et qui peut se poursuivre par la gestion mutualisées des comptes. Plus largement cela invite à une étude plus fines des ecosystèmes et de leur évolutions  dans et autour des plateformes. On voit déjà au sein d’ airbnb la montée des professionnels  et même l’entrée des hôtels sur cette plateforme qui ainsi devient un concurrent direct de Booking.

Le monde des plateformes ne sera pas que le rassemblement des amateurs et des indépendants, il risque d’être aussi le terrain de jeu des marques et de leurs coalitions.

Gig Economy : le véritable défi des plateformes

15417939747_b86a5d8f51_zIl y a de bonnes chances que ce soit le mot de l’année 2016, alors que le monde de l’économie collaborative ou de l’économie du partage, connait une remise en cause sérieuse et une contestation de plus en plus vigoureuse qui pourrait aboutir à une véritable crise de légitimité, dans un secteur en pleine croissance qui a bénéficié de près de 25 milliards $ de levée de fond ces dernières années.

On notera d’ailleurs des changements sémantiques qui se traduisent par l’emploi plus fréquent de l’expression  « On demand economy », et plus fraichement de gig economy, sans compter le digital labor.

La crise de légitimité se traduit naturellement dans les conflits liés à Uber, à la remise en compte des effets urbains de AIrBnB et d’une contestation plus articulée qui se traduit par le développement d’un cooperativisme de plateforme. Avec toute les précautions d’une histoire immédiate difficile à établir, il semble cependant qu’une polarisation des discours se constitue entre la bonne et la mauvaise économie du partage. On retrouve une tension entre une idéologie libertarienne qui prédit la montée des freelancers, célèbre la responsabilité et la liberté  individuelle, le désir de flexibilité, trouvant dans les technologies le moyen de multiplier les opportunités et voyant dans les espaces de co-working le minimum d’une vie commune et des frais partagés,  et l’utopie cooperative et autogestionnaire qui rêve de dissocier revenu et contribution, poursuit le rêve anarchiste d’une création collective sans hiérarchie. Ce sont à vrai dire de biens vieilles oppositions du commun et de la liberté individuelle, de l’utopie et de l’idéologie, dont les combinaisons sont simplement renouvelées.

L’élément neuf est qu’au travers de cette économie de plateforme (c’est ce qui nous semble être le terme le plus neutre et le plus objectif), il y a la promesse de transformer l’emploi (et le travail mais c’est une autre question), alors que ce dernier semble menacé par les robots et plus généralement l’automatisation des tâches effectuée par les classes moyennes qui par conséquence concurrenceraient en terme d’emploi les classes prolétaires en terme d’emploi conduisant à une polarisation du marché du travail. On retrouve ici la thèse d’Autor.

La promesse serait de ce point de vue double : elle donnerait un échappatoire aux classes moyenne : à défaut d’emploi salarié c’est dans la liberté du free-lance qu’elles trouveraient leur salut, mais permettrait aussi aux classes populaires d’échapper à l’aliénation d’emplois purement manuels. D’un côté des enseignants choisissant le temps partiel et de multiples emplois : leçons à domicile, vacation dans les écoles, travaux de traduction; de l’autre une femme de ménage faisant gérer ses fiches de paye par des plateformes, et enrichissant le passage de serpillière par de la conciergerie chez AirBnB.

Sur le mode optimiste le récit d’un monde du travail où chacun serait responsable de son propre emploi, libre de ses horaire du choix de ses clients, jouissant des bien-faits des plateformes pour s’organiser et organiser la relation avec ses contractants est assez largement développée comme le signe d’une nouvelle modernité californienne. Le hic est que cette tendance à l’auto-entreprise, même aux Etats-unis, ne se retrouve pas dans les statistiques. C’est le sens de ce long post : how big is the gig economy ? Et même the economist qui peut difficilement être considéré comme gauchiste fait le même constat : moins que la création de nouveaux emplois, la gig economy serait celle de revenu de complément pour des emplois plus faiblement rémunérateurs.

Qu’en est-il en France? A vrai dire la même chose, au moins une absence dans les statistiques. Si on examine l’évolution de l’emploi en France, on s’aperçoit rapidement que ce n’est pas l’emploi non salarié qui sauve l’emploi total, 15% de ces emplois ont été perdu depuis 1989, il remonte la pente à partir de 2002-2003, de manière plus soutenue en 2009 avec la loi sur le statut de l’auto-entrepreneur, et  concerne un secteur particulier : celui du tertiaire non marchands, autrement celui de la santé et du travail social et dans une moindre mesure le tertiaire marchand. Pour rappel ces dernières années le taux net de comptes d’auto-entrepreneur administrativement actif est d’un peu moins d’un millions, en croissance de 8à 9% et dont 60% sont économiquement actifs. Le chiffre d’affaire moyen est de 3300 euros par trimestre avec une tendance en baisse, variant de 2000 pour les intermittents du spectacle à 7000 pour les activités juridiques. En 2011 93% d’entre eux on un revenu salarial plus élevé que le revenu de leur activité.

emploi evolution

Si ce n’est pas dans le travail indépendant que se trouve la Gig economie, elle se trouve peut être dans le cumul d’emploi et échappe ainsi aux catégories statistiques usuelles. Il y a cependant au moins une étude de l’insee qui en donne des indications en fournissant un tableau comprenant la proportion des indépendants et auto-entrepreneur mono et pluriactifs. En voici une représentations pour les catégories d’emploi non-salariés les plus fines disponibles. La pluri-inactivité concerne les emplois non salariés les moins rémunérateurs : l’enseignement, l’action social, le spectacle, puis le conseils et les études et les services aux particuliers.

Pluriactivite

Et pourtant les plateformes se multiplient et ceux qui en tire un revenu aussi faible soit-il aussi. Uber fournirait des courses à 160 000 VTC dans le monde, AirBnB a permis de loger 500 000 visiteurs à Paris au cours de l’été 2014 et donc fournit un revenu accessoire à moins 50 000 hôtes, Etsy enregistre fin 2014 plus d’un million de vendeurs, Mechanical Turk propose de 1000 à 10000 travailleurs disponible chaque jour, Freelancer.com annonce plus de 17 millions d’employeurs et de freelance, ce ne sont que quelques exemples qui suffisent à montrer l’importance et la diversité d’activité qui au minimum procurent un revenus complémentaires, le partage de frais pour les covoitureurs, parfois un véritable emploi. Et il faudra aussi compter avec les plateforme de services dont une des dernières initiatives à remarquer est celle de Leroy-merlin avec FrizBizz.

Ce qu’on observe pas tout à fait dans les statistiques, se trouve-t-il ailleurs? L’hypothèse la plus brutale serait de la trouver dans le travail au noir que les plateformes sans l’officialiser le structure  et l’organise. Une hypothèse plus douce est que ces emplois introuvables appartiennent à une économie domestique et concerne des formes de travail qui ne sont pas considérés comme des emplois, qui ne donnent pas de rémunération au sens strict de terme. Se développe ainsi une zone grise où des échanges ni marchands, ni non-marchands, ni emploi véritable, ni échange de services sont à la fois marchandisés par les plateformes et retiré du champs de l’économie formelle. Un économiste américain propose d’ailleurs de les classer dans une catégorie intermédiaire de « dependant contracteurs » qu’une traduction française pourrait être les « auto-dépendants », on en reprend ici le schéma proposé par O’Reilly dont le papier rappelle qu’à juste titre que la gig-economy est avant tout celle du travail partiel.

gigeconomy

Pour revenir aux plateformes, on comprend mieux l’enjeu de la légitimité. L’emploi très partiel créé par ces plateformes est-il un substitut suffisant à celui qu’elles détruisent dans les économies plus institutionnalisée ou complète-t-il des revenus auxquels certains ont déjà accès ? Y a-t-il une voie médiane de rapport à l’emploi qui ne s’inscrive ni dans l’indépendance, ni dans le salariat exclusif ? Cette voie peut-elle trouver des statuts qui ne fassent pas que consacrer l’ère des petits boulots ?

Comment indépendamment les plateformes peuvent-elle faire pour éviter ce qu’on fait plus que pressentir : ce qu’elle organise se traduit le plus souvent par une distribution de longue traine, autrement dit un petit nombre d’individus vivant bien de ces activités fractionnées et l’énorme majorité qui n’y trouvera pas plus que de l’argent de poche.

Ce que les plateforme font bien c’est de coordonner une grande variété d’offres et de demandes, elle font faire à l’économie du divers un bond en avant et apporte les gains de productivités sociales nécessaires pour réaliser les appariements dont la faible valeur condamne à ne pas être réalisée dans la vie sociale ordinaire. Elle ne sont cependant pas outillée, en dépit de leur puissance de calcul pour établir les règles qui bride l’inégalité quasi-naturelle de leur loi de distribution (Ces lois sont nous l’apprenons et le confirmons chaque jour sont de l’ordre des loi puissance) qui reflètent la structure de leur réseaux.

Les plateforme ne peuvent pas penser la redistribution, elle peuvent au mieux par des algorithmes conventionnels peser sur les prix en donnant des prix de références justes (c’est ce que fait Blablacar en indiquant un prix fondé non sur l’offre et la demande, mais une convention de partage des frais, mais ce que ne fait pas Uber en cherchant à calculer de manière dynamique des prix de marchés, majorant le tarif quand l’offre est faible et ajustant au plus bas le tarif de base quand il s’agit de faire augmenter la demande globale).

Dans la recherche de légitimité qui nous le répétons est en cours d’être mise en cause sérieusement par le marché du travail et plus largement par les effets indésirés dans la redistribution des richesses, la première responsabilité des plateformes est moins de réguler, que de contribuer au débat sur la régulation publiant des statistiques fiables et validée du phénomène, en rendant compte de la quantité et des revenus qu’elles génère aux travers des emplois, quasi-emplois, et revenus complémentaires qu’elles affirment susciter. Des données suffisamment précises,  ne se réduisant pas à des moyennes ou des agrégats mais à une analyse de la distribution de ces quantités.

Elles doivent ouvrir leur bases de données aux économistes, aux sociologues aux gestionnaires, à tout ceux dont le travail est, ou devrait, être d’éclairer la décision publique et privée et tous ceux qui y participent. La transparence statistique est un élément clé de la légitimité.

Il s’agira ensuite, en s’appuyant sur la délibération qu’induit les éléments de connaissance, de mettre en œuvre des systèmes d’incitation qui corrigent leurs effets éventuellement inégalitaires et de permettre ensuite que les clauses de sauvegarde sociales puissent s’y appliquer. Mais avant il s’agit de les imaginer en fonction d’un problème bien établi. Pour l’instant ni les infographies partiales où les statistiques officielles n’en donne une image juste.

Quelle est l’ampleur, quelles sont les modalités, les variations, les conséquences de la Gig Economy , de cet économie fractionnées en petits boulots et tâches isolées? Voilà la question de l’année, espérons y répondre en partie,  et imaginer d’autres voies pour résoudre cette question essentielle : il n’y pas pas assez d’emploi aujourd’hui pour procurer un revenu suffisant à tous, ni donner à chacun le sentiment qu’il est encore afficlié à l’ensemble de la société. Ce sera mon dernier voeux pour l’année nouvelle.