L’innovation fait les inégalités qui la tuent

4346411307_185ffbb373_oVoici déjà un bon moment que l’hypothèse d’un effet négatif des inégalités sur la croissance, dont on sait depuis fort longtemps qu’elle résulte de gain de productivité essentiellement du à l’innovation et au progrès technique, devient un thème majeur de réflexion même si des travaux plus anciens ont conclu à un effet positif ou du moins constrasté. l’OCDE lui a consacré récemment un livre fort bien documenté. Il est à peine nécessaire que Stiglitz en a établi le prix.

De là à conclure que l’effet le plus spectaculaire de la globalisation réside dans l’accroissement considérable des inégalités, ce qui n’est pas contraire à l’idée que le niveau de vie, en termes de capacité des plus pauvres, se soit amélioré, et ne s’oppose pas à celle d’une croissance des classes moyennes dans les pays émergeant, serait la cause de la crise qui sévit dans les pays occidentaux se poursuit par une croissance poussive  et le ralentissement des économies émergentes comme c’est le cas en chine, et surtout en Russie ou au Brésil, est sans doute excessif. Difficile de conclure aussi vite que la globalisation freine l’innovation même si certains ont d’ailleurs noté que la bulle des émergents tient non seulement à l’incapacité de sortir d’une économie de matières première, et d’innover, que de n’avoir pas réalisé leur changement de régime et s’être doté d’institution qui assure les intérêts de tous. L’inégalité croissante empêche sans doute la construction d’institutions solides et la régression de la corruption.

Si les inégalités sont une cause de la faible croissance car le capital concentré dans un faible nombre de main cherche la rente ( à la Piketty) ou tout simplement ne peut être investi dans des idées vraiment nouvelles, car peu de main c’est peu d’idées, il s’avère aussi qu’elles sont une conséquence de l’innovation. Une série de travaux récent défendent cet effet négatif de l’innovation technologique, y compris ceux du FMI, et la critique de la Silicon valley en donne une illustration flagrante : la région qui connait un revenu moyen double de celui du revenu américain est aussi celle qui concentre la plus grande proportion de SDF. La bonne et le geek deviennent les figures antipodiques du monde nouveau, au moins pour certains.

Les travaux de Autor sont absolument essentiels ;  en défendant la thèse de la polarisation du marché du travail, il décrit un effet différent de la première révolution industrielle, l’automatisation induite par le développement du BIG data et de L’IA : en automatisant les tâches des classes intermédiaires (cadres et employés) on réduit cette part d’emploi et la force de travail qui s’oriente vers les services à la personne peu automatisables ( coursier, femme de menages, gardien, call center, chauffeur uber et autres aides soigants) vient concurrencer les moins qualifiés, faisant baisser le prix du travail, alors que les emplois créatifs, à forte spécificité (ils sont peu substituable car leur valeur travail se fondent dans l’accumulation des expériences et savoirs faires) voient leur revenus s’envoler.  Il y a bien sur aussi la thèse plus brutale de Brynjolsson et McAffee et on renverra à cette synthèse du MIT pour un aperçu plus général du débat.

 

Plus récemment une recherche de Philippe Aghion et ses collègues vient d’apporter une autre touche au tableau, déjà noir (on peut suivre son séminaire au collège de France). Il confirme un lien significatif entre l’activité d’innovation ( qu’il mesure par le nombre de dépôts de brevet comme l’a fait Diana Weinhold) et intensification des inégalités, attribuant explicitement à l’innovation technologique, l’accroissement des revenus accaparépar les 1%. C’est le phénomène clé de l’accroissement des inégalités qui se caractérise moins par une bipolarisation, que par l’enrichissement accéléré des plus riches qui étire la pointe de la pyramide. Il tente d’apporter une éclaircie en soulignant que l’accroissement des inégalités s’accompagnait d’une plus grande mobilité, cherchant sans doute à sauver une certaine idée libérale et en déplaçant le problème. On pourrait critiquer ce point de vue en signalant simplement que cette mobilité traduit aussi une très grande incertitude : si chacun a sa chance, elle est autant de perdre que de gagner, surtout pour les revenus des 90%. Les auteurs en déduisent un axe directeurs des politiques publiques et fiscales : distinguer les riches par la rentes, ils donnent le modèle de Carlos Slim, des riches par l’innovation et ils citent Xavier Niel, laissant aux derniers une part de mérite auquel les premier, dans l’esprit de Piketty n’ont pas droit. On laisse le lecteur le soin de juger la pertinence d’une telle distinction.

Ces lectures me ramènent à une petite réflexion que nous avions eu il y a quelques temps. Imaginons 100 individus, doté des mêmes qualités qui leur donne droit à un même revenu. Supposons ensuite qu’il gagnent en moyenne 5% de plus chaque année, cette moyenne correspond une amélioration générale due à l’innovation, et se distribue normalement avec une certaine variance. Comment va évoluer la distribution globale des revenus? C’est un modèle extrêmement naïf qui présuppose que la distribution des richesses est aléatoire. Les riches le sont ici par accident, comme le sont les innovateurs. Qu’un Xavier Niel ou qu’un Zukenberg se soient enrichis phénoménalement en quelques années, est sans doute le fruit d’une grande chance. Il y avait une place pour un opérateur alternatif, une autre pour un réseau social global, la chance a donné la place au premier et au second. S’ils n’avaient pas été là d’autres l’auraient prise. Pour savoir la part de leur mérite, il faudrait pouvoir tester sur la même place l’enrichissement produit par d’autres managers et comparer. La question reste ouverte, mais l’hypothèse du hasard est forte. Ce qui n’est pas hasardeux ce sont les loi de probabilités et leur distribution.

Le résultats apparait clairement à gauche de la figure, les deux distribution comparant la situation en t+4 et t+20. Et si on retient une idée du revenu concentré par les 1% les mieux dotés à chaque période, on s’aperçoit qu’on part de 10% à près de 20% – c’est l’ordre de grandeur de ce qui est observé aux Etats-Unis, la ligne en rouge donne l’accroissement du coefficient de variation, c’est à dire l’évolution de l’écart moyen des richesses qui passe de 10% du revenu moyen à 45%.

inegalité

Ce modèle est naïf, il faudrait le comparer à un modèle qui traduisent les phénomène d’héritage et de rente d’une part, et d’autre part l’effet inégalitaire de l’innovation ( en supposant que les gains dépendent d’une part de dépense du revenu en formation, éducation, innovation). Il est suffisant pour montrer l’effet stochastique de l’inégalité, et de son manque de justification. La rente l’aggrave, et sans doute, c’est le fait nouveau, l’innovation aussi.

Même en restreignant la rente et en favorisant l’innovation au motif qu’elle accroit la mobilité, comme un moindre mal, se dessine un monde douloureux où l’incertitude des positions individuelles succèdent aux inégalités structurelles, et où un cercle peu vertueux peut s’engager : l’innovation renforce les inégalités qui accroissent les couts sociaux et empêchent à leur tour l’innovation nécessaire pour les réduire. A lire les travaux récents des économistes, il est évident que pour que l’innovation reste un progrès il faudra la conduire en s’assurant que ses bienfaits soient distribués plus également au risque qu’elle s’éteigne. L’enjeu n’est pas seulement une innovation durable mais une innovation partagée.

Pas de débat pour la productivité (digitale) ?

Sharing productivity increases
C’est étonnant. Alors qu’un enjeu essentiel de cette élection est celui de trouver les chemins d’une nouvelle croissance – fussent-il difficile à trouver entre l’impératif de réduction de la dette et la nécessité de préserver notre modèle social – nos candidats font l’impasse de la voie la plus naturelle.
L’équation de la croissance est simple, on la connaît depuis longtemps. Elle trouve sa source à 60% dans l’innovation technologique, à 20% dans le capital et à 20% dans le travail et prend forme dans les gains de productivité. Chaque fois qu’on invente le moyen de faire la même chose avec moins de ressources, on gagne la possibilité de faire autre chose. Produire plus et autre chose avec le même effort. La révolution de l’information qui règne depuis 30 ans a ouvert ce chemin et c’est aujourd’hui au moment où cette révolution atteint une certaine maturité, qu’elle se déploie partout dans le monde, dans tous les secteurs, dans chaque métier, pour toutes les entreprises et chacun des citoyens, que nos politiques l’oublient dans sa généralité et ses détails. Elle devrait être l’enjeu principal.
Rappelons qu’au-delà des symboles ministériels et les plans annoncés, les gains de productivités se gagnent par petits morceaux, dans l’intimité des entreprises, des administrations et dans celle de la consommation. Une politique digitale doit être attentive aux détails. La croissance se construit par dixièmes de pour-cent, dans une conquête méthodique et fragmentaire. Ces gains sont possibles dans au moins trois domaines.
Le premier est celui des PMEs. Permettons-nous de dire l’expérience que nous avons à former des dizaines de cadres de ces entreprises et de l’effarement que nous avons de constater l’illettrisme digital. Rares sont les responsables de ces entreprises qui connaissent bien les techniques numériques et les bénéfices à en tirer. Il suffit souvent de deux ou trois heures à les faire circuler sur les outils numériques pour leur faire prendre conscience du possible. La formation des cadres des PMEs est une priorité fondamentale si nous souhaitons qu’ils multiplient par 2 ou 3 leur efficacité commerciale et l’étendue de leurs marchés et réalisent que l’enjeu international qu’ils s’interdisent souvent au prétexte de l’éloignement n’est qu’à un clic. Mais sans doute à force de flatter ces électorats, nos politiques ont oublié qu’ils pouvaient tout à fait ne pas être aussi performants qu’on les présentent. Ils ne sont pas déméritant, ils se battent simplement avec des armes du siècle passé. Seuls 37% des PMEs ont mis en place un site de commerce électronique.
Le second est celui de l’industrie de la publicité et de la communication. On a généralement peu d’estime pour ces professions qui représentent 40 000 entreprises et près de 40 milliards de CA, ces 2% du PIB qui assurent la fluidité des marchés. Et pourtant ce sont ces industries qui produisent la valeur qui créent les emplois. Juste une illustration, quand un jean acheté en Chine coûte moins de 15 euros et qu’il se vend en France 120, plus de 40 euros payent des boutiques et leurs emplois, 10 à 20 euros les graphistes et les publicitaires qui bâtissent la marque. Le tertiaire est cette couche qui s’ajoute à l’industrie manufacturière et lui donne de la valeur. L’internet transforme radicalement ces métiers, en augmente la valeur : la marque, l’aspect des produits, leur lieux d’exposition, le discours, l’accompagnement, le service après-vente, l’information parfois l’éducation et l’expérience. Mieux maîtriser ces nouveaux métiers et services est clairement un enjeu qui concerne une très large partie de l’économie.On rêve d’institut du numérique dans toutes les universités.
Le troisième concerne nos modes de consommation. Qu’il n’agisse de l’électricité, de l’automobile , une révolution douce est en marche qui vise à économiser l’énergie mais aussi à augmenter le taux d’utilisation du capital par un réglage fin de notre consommation. On la désigne sous le vocable de la consommation collaborative mais elle en prend bien d’autres formes. Si à l’achat un véhicule coûte disons 15000 euros, au cours de sa vie il génère 4000 euros d’assurances, 10 000 euros de maintenance, 10000 euros de carburant et lubrifiants, 2000 euros de parking. Partagé, il coûtera un peu moins, mais sera renouvelé plus fréquemment ; offrant ainsi la possibilité de donner plus de satisfaction, et de bénéficier plus rapidement des économies que permet le progrès technique. Pour partager le véhicule, les plateformes digitales permettent d’optimiser en temps réel la disponibilité. Ce sont des gains de productivité à gagner immédiatement et dans bien d’autres domaines. Plus de services, moins de matières…
Trois domaines donc dans lesquels des gains de productivités significatifs peuvent être atteints. Au-delà des actions déjà engagées par leurs acteurs, on pourrait espérer que les candidat à la direction des affaires publiques proposent des actions et des mesures qui les renforcent. Ils ont quelques propositions, nous aimerions qu’ils en fasse la priorité du débat.
Nous pouvons espérer que de nouvelles entreprises avec de nouveaux modèles économiques se créent et prospèrent : il y en a quelques exemples. S’il faut souhaiter qu’elles se développent et que par miracle l’une d’elles devienne le nouveau Google, ne croyons pas qu’il y a là une botte secrète. Le secret est dans dans un effort constant et modeste d’une conquête systématique de la productivité, dans la modernisation du tissu des PMEs, dans l’attention donnée aux épiciers et aux marchands, et dans la confiance accordées aux citoyens et à leur facultés d’invention. Les gains qu’offre le digital ne se trouvent qu’en partie dans la production, c’est dans la distribution et la consommation que les choses se jouent. Nous avons trop longtemps pensé que les coûts principaux étaient liés à seule production, ils sont désormais liés au trois-quart à la distribution et à la consommation.
Nous ne sommes pas candidats. A eux de proposer. Au moins de débattre. Une grande politique numérique est nécessaire. Elle porte aussi sur d’autres questions fondamentales : celle de l’identité digitale et du respect de la vie privée, celle de la transparence et des données ouvertes, celle de la neutralité et de la liberté. Elle demande une société ouverte au monde, engagée dans les transformations qui l’affecte, elle exige des dirigeants attentifs aux initiatives de ses citoyens plus qu’à leurs inquiétudes. L’optimisme plus que la peur.