Consommation collaborative – Appel à la recherche

On reprend ici le texte de présentation de la table ronde consommation collaborative : une nouvelle équation, à l’occasion de la journée consommation digitale préparée avec Cédric Ghetty de l’EMLV.  C’est un appel aux chercheurs sur un terrain qui n’est pas tout à fait vierge : communauté de marques, marketing participatif, réseaux sociaux…maintenant ce nouvel objet qu’est la consommation collaborative.

Depuis désormais de nombreuses années – pour donner une date 1995 où le web et le mobile ont débarqué en France – les spécialistes de marketing qu’ils soient professionnels ou académiques, se posent à juste titre des questions quand aux nouvelles manières de communiquer et d’agir aux travers des médias digitaux. Des questions renouvelées continuellement avec l’évolution des techniques.

Aujourd’hui les usages pénétrant une fraction si importante de la population, le centre de l’attention doit se déplacer ailleurs : sur les pratiques même de consommation. Il ne s’agit pas seulement de consommation de produits digitaux ou digitalisés – souvenons-nous de Napster en 2000, mais de toutes les consommations. Celles des services qui par nature se confondent à leurs canaux de communication, mais aussi celles des biens matériels qu’ils soient durables ou non. Des comparateurs de prix au service-après vente, ce sont toute les étapes du processus de recherche d’information et de décision du consommateur qui sont affectées, sans compter la consommation proprement dite.

Le contexte actuel de crise et de limitation voire de perte de pouvoir d’achat, dans les pays européens amplifie certainement la transformation des usages, et encourage des pratiques émergentes. C’est la raison principale qui nous a conduit lors de cette première journée de recherche « Consommation Digitale » à proposer une table ronde autour de ces nouveaux modèles de consommation, et notamment celui de la consommation collaborative tel que Rachel Bostman le popularise ou tels qu’ils se présentent dans les cent sites identifiés par Antonin Léonard, ou encore dans les modèles voisins des AMAP ou d’Autolib.
En invitant l’Obsoco qui vient de produire une étude importantes sur les consommations émergentes et quelques observateurs et acteurs avisés (Louis David Benyayer- Without Model , Christine Ballagué –TEM, Nathalie Damery – L’Obsoco, Antonin Léonard Ouishare, et quelques autres invités surprises) nous souhaitons inciter les chercheurs à s’emparer de questions qui à la croisée de la technologie, de l’économie, de la psychologie et du marketing posent de nouveaux défis.

La consommation collaborative n’est aujourd’hui pas seulement un projet utopique et communautaire qu’une certaine attitude anti-matérialiste pourrait encourager. Les succès d’un AirBnB, ou plus proche de nous d’un Velib, pour ne prendre que deux exemples s’expliquent aussi par des motifs parfaitement économiques. Comment accéder à des consommations auxquelles on aspire sans en avoir les moyens ?

Le rôle des technologies, en réduisant les coûts de coordination qu’ils soient ceux des consommateurs ou ceux des offreurs, est naturellement primordial. L’immédiateté et la disponibilité qui n’était permise que la part la détention individuelle des biens est désormais possible par des formes diverses de socialisation de ces biens. Cette nouvelle équation de la consommation en retour suscite chez les consommateurs de nouveaux rapports aux objets, une autre considération de leurs effets utiles. Elle implique aussi de reconsidérer les rapports humains. La valeur du co-voiturage ou du surf-couching ne réside pas seulement dans un coût d’accès moindre au transport et au logement, mais aussi dans des opportunités nouvelles d’expérience de consommation et de nouveaux risques à gérer, des mécanismes inédits de création de confiance.

Ces questions ne sont pas neuves, c’est leur ampleur qui l’est. Les consommateurs ont toujours pris en compte l’avis de leurs proches, mais avec les technologies sociales leurs proches sont plus proches. Le partage n’est pas une nouveauté, mais de partager avec des inconnus l’est sans doute. Les questions de la disponibilité (immédiate), du choix infini, la redéfinition de la formation des attentes, et sans doute de cette association inédite entre un sens aigu de l’individualité et de l’appartenance communautaire, doivent nous interpeller sur la pertinence de nos vieux modèles d’analyse de la consommation.

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Consommation collaborative : prétester le matérialisme

Juste quelques résultats préliminaires. Un pré-test conduit par une de nos étudiants du Master Marketing Opérationnel International. Le questionnaire est là, remplissez le pour de meilleurs résultats. L’intérêt pour les formes de consommation collaborative vient-il des valeurs du matérialisme?

En matière de consommation le matérialisme n’est pas dialectique, du moins il ne se présente pas ainsi. Il se pétrit de croyances, de gouts, d’attitudes qui font qu’on puisse croire que l’accumulation des biens contribuent au bonheur, du sentiment que la dépense est nécessaire, de ce qu’on voit que le prestige s’incarne dans les biens que l’on possède. Des références clés dans ce domaine sont McCracken, Richins, et quelques autres. Qu’on prête aux bien une valeur plus ou moins importante pour réaliser le sentiment d’avoir réussi, de signaler aux autres sa valeur, ou de n’être que faiblement convaincu par les vertus de la frugalité, pourrait être une raison de pourquoi nous adhérons à l’idée de partager les biens dont nous tirons des effets utiles et agréables. Le voiture, un livre, un disque, une maison ou un crédit peuvent parfaitement être consommés collectivement, y sommes-nous prêts?

Est-on prêt à partager nos bien ? Quelques résultats répondent plutôt oui mais sans enthousiasme. On le ferait volontiers pour des livres ou des CD,- mais n’est-ce pas le rôle des bibliothèques ? , aussi pour le covoiturage – sans doute un budget à réduire! moins volontiers pour des emprunts collectifs – c’est sans doute une opération trop abstraite et apparemment incongrue.<

A ce stade peu de différences significatives, excepté les femmes qui partagent plus volontiers. En spéculant on partagerait d’autant moins qu’on est plus âgé et que le degré de diplôme est plus élevé. L’échantillon du pré-test est ici clairement insuffisant pour faire émerger des patterns significatifs.
La question centrale est cependant celui de l’importance de l’idéologie. Nous avons étudié cette question en nous appuyant sur l’échelle des valeurs du matérialisme proposée Richins et Dawson (1992) et adaptée en français par Richard Ladwein. Dans notre cas une ébauche de la solution, sur un pré-test de 140 personnes, apparaît dans le tableau suivant.
Les trois dimensions du matérialisme ( la frugalité, l’ostentation et la) expliquent peut être aussi dans leur généralité l’intention de partager ces catégories de produits. Le poids est mesurés ici grâce aux betas standardisés de modèles de régression appliqués à chacune des intentions de partage propres à chaque catégorie de produits – un modèle d’ensemble est aussi calculé.
On y ajoute deux questions spécifiques : l’intérêt pour la catégorie de produit ( implication) et de l’importance accordée à la possession de ces biens ( propriété), les deux variables sont saisis par un item. Les corrélations sont faibles, mais un certain nombre d’entre elles sont significatives, elle vont dans l’ensemble dans une même directions. Les r² cependant restent faibles même en deçà des seuils de signification : il y a sans doute de nombreux autres facteurs qui pèsent : la crédibilité de l’offre, son coût d’accès, les avantages qu’elles présentent.
La volonté de posséder est nullement liée aux partage, celui-ci serait-il sans rapport avec le sens de la propriété? Quand à l’implication c’est dans le cas des vêtement et du crédit qu’elle joue positivement, sans doute l’expression d’une certaine compétence qui trouve matière à s’exprimer : trouver la bonne affaire..
On observe une corrélation négative entre la croyance que posséder des choses donne du prestige et l’intérêt pour partager le bien. C’est de cas de la maison, des vêtements et de la voiture. Moins on y voit de vertu symbolique et plus on est prêt à partager. Quand le bien représentent notre puissance, il faut les posséder pour que l’effet d’ostentation se produise !C’est une corrélation positive qui se manifeste pour la maison, la voiture et le crédit et le sentiment que les biens terrestres font le bonheur. Plus on croit que l’accumulation des biens est importante et plus on serait prêt à partager, car c’est le moyen d’obtenir ce qu’on ne peut posséder avec ses propres ressources.La frugalité conduit à vouloir partager ses lectures et ses musiques. Cet anti-matérialisme est sensible à la poésie du livre qu’on abadonne sur un banc public, elle s’enthousiasme peut-être dans le piratage….

Manifestement le matérialisme ne prend son sens que dans son rapport aux objets. Il n’a pas un déterminisme unique, ses facettes jouent différemment selon les objets. Il contribue faiblement. Un effet fort s’enregistre avec de faibles échantillons, s’il reste à peine sensible, c’est que même avec des mesures plus solide, son effet est sans doute faible.

Voilà une piste intéressante. Le matérialisme n’est pas une fatalité de la faiblesse humaine, elle ne conduit pas nos conduite. Sans doute il faut revenir au détails de ces offres. La consommation collaborative pourra devenir significative pour autant qu’elle apportent des avantages évidents et un accès facile. L’idéologie sans doute forme une part marginale de nos préférences, surtout quand il s’agit de choses nouvelles.

Même si ce poids est faible, il peut cependant orienter les domaines où il peut jouer un rôle important. Sans doute là où les investissements des consommateurs sont importants mais aussi dans ces choses dont la valeurs marchande est faibles qui qui véhicule un éthos dont on est fier. Nous en sommes encore aux hypothèses. L’avantage des pré-tests par la faiblesse de leurs échantillon est d’écarter les hypothèses marginales, ils renseignent aussi ce dont nous ne savons encore presque rien.

Il n’y a pas de conclusion à cette note d’étude. Sauf une, n’attendons pas du côté de l’idéologie le vent qui oriente le destin de la consommation collaborative.

Consommation collaborative : le marché aux frontières de l’intimité

Just Hanging
Il y a bien sur le livre de Rachel Bostman – What’s mine is yours– avec cet élan enthousiaste qui ne nait qu’aux USA. Avec l’assurance des pionniers ceux qui ne renversent pas le monde mais étendent un peu plus loin l’héritage d’un monde ancien.

L’idée de partager ce que l’on consomme, car partager signifie aussi acquérir à moindre coût un plaisir qu’on convoite, est sans doute une idée aussi vieille que le monde. L’échange de maison pour les vacances n’a pas attendu l’internet pour s’installer. Le nouvel essor de la consommation collaborative y trouve cependant son moteur.

Ce que les technologies de l’information apportent dans des configurations variables : des plateformes d’échanges, des forums, des réseaux sociaux, c’est bien sur cette faculté de coordonner à coût faible une offre et une demande excessivement hétérogène. Nous sommes à l’envers des grands marchés que les économistes et les marketeurs travaillent. Ces marchés du divers depuis longtemps se mettent aux marges des petites annonces. Robes de mariage, matériel de jardin, leçons particulières, Week-end à la capitale, voitures ou vélos, l’étendue des produits que l’on consomment et qu’on partagent ne fait que s’accroître grâce à la réduction des coûts de recherche, de négociation et de contrôle que permettent les TICS. On aura au passage lu une petite référence à Williamson..
Il ne s’agit pas seulement d’acheter ensemble. Les groupes d’achats sont une réalité complémentaire mais distincte qui s’appuient simplement sur un principe d’échelle. Il s’agit surtout de partager l’utilisation quitte à subir des désavantages qui se rapportent le plus souvent à un critère d’intimité. Porter le costume qu’un autre a enfilé, dormir dans le lit conjugal d’un autre couple peut produire une sorte de dégoût. Si les technologies de l’information réduisent les coûts de coordination, renoncer à une propriété pleine et entière et au fétichisme de l’objet peut être rédhibitoire. Il ne s’agit pas seulement d’un trade-off entre la location et la propriété, mais de la charge affective que la propriété supporte. Puisque les objets sont une extension de soi, leur abandon peut revenir à une amputation.
Le cœur de la consommation collaborative est sans doute le foyer. Nombreux sont les biens qu’on partage en famille : le sèche cheveux de la mère et la fille, les vélos, les meubles, les livres et nous partageons parfois avec nos voisins la tondeuse. Même si aujourd’hui la taille des ménages est réduite : près de 34% des foyers ne comprennent qu’une personne et moins du tiers en comprend plus de trois – on en comprend mieux le potentiel de cette forme de consommation.

A considérer cette consommation domestique on comprend que la consommation collaborative trouve son destin entre deux forces. L’une est purement économique. De nombreux biens méritent qu’on en partage l’usage, surtout ceux dont la fréquence d’usage est faible. Mais établir un calendrier de détention qui coïncide avec celui de l’usage est difficile, plus encore est de transférer aux dates et aux lieux nécessaire le bien en question. Réduire ces deux coûts ne peut que faire progresser cette économie. Mais une autre force s’y oppose : celle des frontières de l’intimité, des frontières qui sont celles du foyer, d’autres qui viennent de l’empreinte que l’on peut laisser sur les objets.

La solution digitale joue en grande partie sur le premier facteur, elle est sans doute moins déterminante sur la seconde. D’autres solutions sont nécessaires. Partager sa machine à laver pourrait sembler naturel dans la mesure où nous ne l’employons que quelques heures par semaine. Mais il y a peut de chance que nous transportions d’une maison à l’autre le tambour, encore moins que nous invitions nos voisins à la buanderie car d’ailleurs nous n’en avons généralement pas. Pourtant il existe une ancienne institution qui faisait du linge une activité commune : le lavoir. Aujourd’hui, il y a toujours des lavoirs, ils offrent des machines à laver de différentes tailles, des séchoirs, parfois des machines à laver à sec, mais sont fréquentés par les célibataires et ceux dont le logement est trop petit pour laisser un espace au lavage du linge.Les bibliothèques sont une autre sorte de partage, un autre espace collaboratif de consommation, nous y partageons les tables, les index, les rayonnages. Nous pourrions rêver qu’elles prennent une forme encore plus locale, que nous y remisions les livres que l’on achète contre le droit de lire ceux des autres. Des bibliothèques associatives plus que des bibliothèques communales. Les bibliothèques n’ont pas attendus internet pour organiser le partage, mais c’est en retirant la propriété de l’usage. Le lavoir et la bibliothèque ont cela de commun que le partage de la consommation est possible en retirant aux consommateurs toute propriété, il ne leur reste que la location d’un usage. Dans ce sens Le vélib n’est pas véritablement une forme collaborative de consommation pour la simple raison que ni la plateforme de coordination, ni les bicyclettes n’appartiennent aux consommateurs.
On devine donc dans ces institutions l’enjeu du partage qui est celui de ses institutions. Au-delà des mots : mutualiste, coopératif, associatif, collaboratif, participatif et osons-les socialiste, communiste, collectiviste c’est bien la question du commun qui est en cause et les limites des droits de propriétés qui sont atteintes. Dans cette perspective la consommation collaborative se tient sur la frontière du marché et son originalité serait alors dans la préservation des droits de propriétés contestés. La diminution des coûts de transaction induit par les technologies de l’information en quelque sorte sauverait le marché d’investissement spécifique qui s’accroissent avec la solitude des sociétés libérales, sa seule limite serait alors cette part inaliénable de soi que l’on défini par les frontières de son intimité.