Confiance et bonheur : la force du lien

Il y a des moments de bonheur. Par exemple, celui où on découvre un jeu de données merveilleux et que l’on part à son exploration. Ce jeu de donnée est celui de l’ESS Eric. Parfaitement préparé et documenté, il cumule 8 vagues d’enquêtes menées tout les deux ans, dans plus d’une vingtaine de pays, et porte chaque fois sur près de 2000 personnes, au total près de 300 000 répondants. Un véritable baromètre du bonheur, du bien être, des valeurs, de la confiance, de l’engagement politique et civique, des sentiments de discrimination, des orientations politiques et religieuses, de l’inclusion.

Une mine d’or. Je ne serais pas le premier à m’y plonger, des centaines de publications ont déjà employé telle ou telle fraction des données. C’est aussi un très bel outil pédagogique, une base magnifique pour introduire à la puissance et l’élégance de r et du traitement statistiques des données, d’autant qu’elles sont aisément téléchargeables, sous des formats remarquables de limpidité.

Pour le spécialiste de marketing qui a été nourri au lait de la relation client, et par conséquent de celui de la confiance, il y a l’occasion remarquable de revenir, à grande échelle (la base que nous exploitons représentent 220 000 individus au cours de 6 vagues et dans 16 pays) sur le lien qu’elle entretient avec la satisfaction, et d’en tester la solidité à travers les pays, le temps, et les strates sociales. On se concentrera dans cette analyse sur un tout petit nombre de questions relatives à trois variables clés.

  • le bonheur bien sûr, mesuré comme satisfaction dans la vie, et sentiment de bonheur actuelle ( 2 items). L’état de santé perçue est aussi mesuré, mais nous ne le prendrons pas en compte, pas plus que la satisfaction à l’égard de l’économie qui dans des premiers tests se révèle peu lié au bonheur. C’est notre variable dépendante.
  • la confiance interpersonnelle : se méfie-t-on des autres, espère-t-on leur aide, sont juste juste ? 3 items sont proposés qui présente un alpha de l’ordre de 0,80.
  • la confiance dans les institutions dont une analyse plus fine révèle qu’elle possède trois facettes : l’administration, le politique, les institutions internationales. Nous les traiterons comme une dimension. l’alpha est de 0.92.

Notre modèle est donc extrêmement simple, une regression à deux variables corrélées. on l’estime avec un modèle SEM évalué avec l’élégance du Package Lavaan. Le temps de calcul ne dépasse pas la seconde, un poil plus quand des modèles à nombreux groupes sont estimés.


library(lavaan)
library(semPlot)
model <- '
# measurement model
Trust_Interperson =~ Trust_tst + Trust_fair + Trust_hlp
Trust_Institution =~ Trust_parlemnt + trust_legal + trust_police + trust_polit+trust_parti+trust_eu +trust_un
Happyness =~ happy + stflife
# regression
Happyness ~ Trust_Institution + Trust_Interperson
# residual correlations
Trust_Institution ~~ Trust_Interperson'

fit0 <- sem(model, data=Conf)
summary(fit0, standardized=TRUE)

pathdiagram<-semPaths(fit0,whatLabels="std", intercepts=FALSE, style="lisrel",
nCharNodes=0, nCharEdges=0,edge.label.cex = 0.6, label.cex=1.2,
curveAdjacent = FALSE,title=TRUE, layout="tree2",curvePivot=TRUE)

Le résultat du modèle est résumé dans le graphe suivant, il montre que le bonheur dépend plus de la confiance interpersonnelle, locale, de voisinage, de l’idée qu’on se fait de l’humain que de la confiance dans les institutions. Clairement deux fois plus. Si une unité de confiance interpersonnelle supplémentaire est obtenue, c’est 0,36 de bonheur gagné, le même gain de confiance envers les institutions s’accroît le bonheur que de 0,16 unités. La confiance reste un sentiment général, une corrélation de 0, 55 est enregistrée entre ses deux facettes, elles évoluent de manière conjointe ce qui se comprend : de bonnes institutions conduisent à ce que les gens se fassent confiance,, mais pour faire confiance aux institutions il faut aussi faire confiance aux gens qui les habitent.

Avoir autant de données pour une presque trivialité peut sembler inutile, sauf si l’on cherche à voir ce qui peut faire varier ce modèle. L’idée est donc simplement d’évaluer ce modèle pour différents groupes. La seule chose à faire est de modifier l’ajustement avec cette ligne :

fitG <- sem(model, data=Conf, group="cntry",group.equal = c("loadings"))

Le même modèle est estimé pour les différents groupes (le pays dans l’exemple) avec la contrainte que les loadings sont égaux entre les groupes : on mesure les mêmes variables partout ( avec group.equal). Ce qui peut changer c’est le poids des variables de confiance sur le bonheur, et leur degré de corrélation. Cette approche consiste en fait à faire une sorte de méta-analyse. Répéter l’estimation du modèle sur différent groupes et analyser la variance de ses paramètres.

Avant de présenter les résultats, un élément préalable doit être communiqué : le niveau de bonheur au niveau du pays est inversement lié à la variance du bonheur au sein du pays. Autrement dit ce qui fait baisser l’indice de bonheur c’est l’inégalité du bonheur! Ce qui fait un pays heureux c’est quand tous le sont également, c’est le cas dans les pays du nord de l’Europe, le sud et  l’est sont soumis aux inégalités.

Dans le diagramme suivant, le poids des paramètres du modèle pour chaque pays est indiqué par la longueur des barres horizontale. On retrouve le pattern général, la confiance interpersonnelle tourne autour de 0.35, et c’est en France qu’elle est la plus déterminante. La confiance dans les institutions pèse le plus sur le bonheur en hongrie. Les pays sont classés par ordre de bonheur, s’il y a des différences il est difficile de comprendre pourquoi.

Tant qu’à faire nous avons systématisé cette approche sur un certains nombre de variables. Tous les résultats sont regroupés dans le graphique suivant. Et en voici les enseignements principaux.

Premier point, dans la figure (b) on n’observe pas de changement notable dans l’indice de bonheur sur une période de 10 ans. Le poids des deux facettes de la confiance sur le bonheur reste stable aussi. C’est sans doute le fruit de l’homéostasie du bonheur et de la satisfaction. Le monde peut changer, il se réajuste.

Second point, dans la figure (a) on observe un changement important  d’une génération à l’autre  : l’influence de la confiance interpersonnelle sur le bonheur est plus faible pour les plus jeunes, qui sont aussi les plus heureux. Auraient-ils moins besoin des autres, des proches pour jouir de la vie? le poids de la confiance institutionnelle lui ne varie pas et reste identique à travers les génération.  Ce résultat est d’autant plus intriguant, qu’il ne se retrouve pas dans le niveau de diplôme. C’est donc bien un effet de génération et non de socialisation et qui semble s’engager à partir de la génération des années 50.

Le dernier point met en évidence le prix de la solitude, les foyers solo sont bien moins heureux que les autres comme l’indique la figure (d ). Elle fait aussi apparaître un léger effet en U : la confiance interpersonnelle compte plus quand on est seul ( les bonnes relations de voisinage peuvent compenser le célibat), et lorsque le foyer est nombreux ( le conflit en groupe est un enfer!).

L’exercice ici est largement pédagogique et méthodologiques. D’autres variables doivent être intégrées au modèle, ne serait- ce que la santé, l’intégration sociale qui joue un rôle clé, peuvent être les valeurs, les opinions politiques religieuses. Sa limite est celle d’une première analyse. Elle est aussi celle du pouvoir explicatif des modèles. La confiance à elle seule explique qu’une faible partie de la variance : avec un contrôle par le pays et l’inclusion de la confiance dans l’économie et l’état subjectif de santé, on explique au mieux 24% de la variance. Il reste la place pour d’autre facteurs.

Son intérêt empirique réside dans ce fait intéressant : la très grande stabilité des paramètres du modèle à travers l’espace, le temps, et les catégories sociales, même si l’effet générationnel qu’on vient de mettre en évidence par cette sorte de méta-analyse reste encore à expliquer. Il témoigne pour une forme homéostatique du bonheur qui s’ajusterait aux changements de conditions de vie. Il  dépend peu de la confiance envers les institutions, il est plus nettement lié à l’idée que les autres sont bienveillants même si ce lien s’affaiblit avec les générations.

 

Etat de grâce – au-delà de l’engagement

Jump
Ce fût au début de l’internet, et sans doute aussi en un temps où l’idée de bonheur était à la mode. Dans le monde nouveau qui naissait on espérait des extases, sans doute de celle qui 30 ans auparavant nourrissait des terrains vagues encombrés de sonos. Le modèle de Thomas et Novak introduisait l’idée de Flow pour comprendre la sidération de nos premiers écrans. Aujourd’hui ils sont bien plus riches, bien plus véloce, et nous avons tous depuis expérimenté ces nuits, ces jours, presque hypnotisés par des chats enflammés ou des parties infiniment recommencée de Tétris. Nous sommes sans doute moins hypnotisés mais sans doute plus addict.
L’expérience s’est adoucie, la surprise s’est fondue dans l’habitude, même si nos usages désormais requièrent des données massives dont les maîtres de la plomberie régulent les flots avec de nouvelles architectures. L’expérience plus que jamais est décisive pour le marché. Nous nous contentions de peu pour être étonné, surpris et transportés. On imagine mal aujourd’hui d’atteindre une telle intensité avec si peu de ressource. Pacman a enchanté les récréations des lycéens dans les années 80. Il faut bien plus de graphisme et de vidéo pour réveiller nos adolescents nonchalants. Les amours chuchotés sur ICQ réclament désormais une débauche de techniques pour faire rosir les joues.
Le ravissement, l’état de grâce, que le modèle du flow tentait de décrire avec cette idée d’immersion, de distorsion temporelle, d’acuité sensorielle, n’est peut être plus de mode mais correspond à une chose intemporelle, un principe fondamental, une clé pour comprendre comment les consommateurs produisent de la valeur dans l’expérience et trouve une utilité dans le rien qu’ils consomment.
Au cœur du modèle il y a l’idée forte de scyckenmihaly que le bonheur ne nait pas dans la satisfaction des attentes mais dans la jouissance qui jaillit de ce que les compétences excercée correspondent au défi qu’on relève. Si le monde a changé, nos nature reste identique. Longtemps nous avons cru que la valeur des choses se faisait dans l’aptitude à répondre à nos attentes. En définissant cette règle le marketing donnait de la substance à l’idée d’utilité des économiste qui rarement se sont penchés sur l’origine de cette chose essentielles de leurs calcul. Et cette doctrine a longtemps structuré la pratique : une chose vaut pour autant qu’elle réponde à des attentes, et que les remplissant elle produit un plaisir qu’on rapporte à la peine nécessaire pour l’obtenir. La valeur est un solde.
L’idée du bonheur romps avec cette hypothèse de satiété, en faisant de la joie non pas le comblement d’un vide, mais le résultat d’un exercice, celui d’appliquer les capacités que l’on a à un défi que l’on peut relever. Le flow est cet état de grâce, ce ravissement qui vient, quand on consacre toute l’intelligence, le savoir la maîtrise à relever un défi dont l’exigence est à la hauteur de nos capacités. Quand le défi est peu exigeant nous ressentons l’ennui, quand nos capacité sont insuffisantes nous souffrons de l’anxiété.
Observons que dans ce modèle il n’est plus d’attente, de besoin, de vide à remplir. Et que de ce point de vue il correspond assez précisément à un monde où on ne manque de rien, sauf d’exprimer des ressources qu’on possède. Il nous permet de comprendre qu’à mesure que nos ressources grandissent, pourvu qu’aucun nouveaux défis ne nous soit proposé, l’ennui nous envahit. Et à rebours, si le monde qui nous est donnés nous proposent des problèmes que nous ne savons résoudre, c’est une anxiété immense qui nous saisit. Les technologies imparfaites du début du siècle nous nous ainsi procurés des joies immenses car les défis qu’elle nous proposaient était à la hauteurs de nos compétences. Nous avons appris et sans doute les défis sont en en-deça de nos capacités. Désormais les technologies nous ennuient.
Le modèle de Thomas et Novak est passé de mode, car l ne correspond plus à l’esprit du temps. Nous avons appris à vivre en pianotant sur les écrans tactiles, à ne plus être surpris de dialoguer avec de presque inconnus, nous passons d’un écran à l’autre avec indifférence, les robots qui nous parlent dans des enveloppes en trois D nous sont des animaux familiers.
Et pourtant, il en reste une leçon très forte. Le plaisir que nous donnons ne tient pas dans la capacité à remplir des besoins que nos techniques réinvente nous condamnant à Sisyphe et nous enfermant dans cette malédiction de la satisfaction : à mesure que nos nos besoins se remplissent nos attentes grandissent. La joie que nous pouvons éprouver provient de cette adéquation entre ce que nous pouvons faire et des enjeux qui nous sont proposés.
Pour le marketing les conséquence sont claires. C’est en distribuant des capacités et en réglant le niveaux des enjeux que l’on peut produire chez nos consommateur le niveau optimal de plaisir. Ne cherchons pas à mesurer les attentes, ni a les satisfaire. Prenons soin de définir pour chacun le niveau d’enjeux et d’effort adéquat aux capacités, prenons soin d’ajuster les capacités au niveaux de défi proposé. Certaines industries ont bien compris l’enjeu. Dans les jeux vidéo des niveaux permettent à chacun des joueurs d’ajuster leur niveaux de compétences, et quand certains buttent sur des paliers, par des canaux sélectifs des solutions sont apportées. Le sport depuis longtemps à hiérarchisés les équipes moins par leur talent que par les enjeux qu’elles peuvent réussir, et par la techniques des handicap rectifient des compétences inadéquates.
La finalité du marketing n’est donc pas que de satisfaire les besoins mais de faire que les conditions de la consommation produisent la plus grande valeur pour chacun. C’est bien là l’idée centrale de l’expérience. Elle présuppose un engagement des consommateurs – sans celui-ci il n’y aurait aucun défi, elle nécessite des compétences. Mais surtout, alors qu’on accorde aujourd’hui à l’engagement un rôle primordial pour mesurer la performance, faudra-il mesurer aussi la plénitude de sa réalisation.
Si la satisfaction résulte d’une comparaison de ce qui était attendu et de ce qui a été obtenu, l’état de grâce est le fruit de la réalisation des talents. Dans le monde digital ceci peut être observé par la persistance des actions du consommateurs. La vertu de la grâce est de donner de l’appétit, celle de la satisfaction de l’éteindre. L’intensité et la continuité de l’usage serait ainsi les indicateurs de cet état de grâce.