L’amour existe

Il y a des choses qui comme ça surgisse du passé, essentielles. Pour mes étudiants, pour ceux qui me lisent, pour ceux qui réfléchissent à notre modernité, ceux qui ont l’illusion de croire à une révolution qui n’est pas. Un film, un poème, de Maurice Pialat. Et Paris, et la Banlieue. Indispensable. Et pour ceux qui au moins sont intrigués, regardez aussi chronique d’un été d’Edgar Morin et Jean Rouch. Une manière de prendre de la distance avec notre époque.


L’amour existe par filmsdujeudi

Simplifier (le choix) ce n’est pas réduire

17071788032_43d2dd0aa7_zCe week-end à nouveau quelques questions d’Atlantico à propos de la décision de Tesco de réduire son assortiment et surtout d’un (déjà vieil) article du Guardian qui à la suite de cette décision questionne l’abondance des choix auxquels la société de consommation nous oblige et qui créerait un stress constant. Le bizarre de l’article réside dans sa conclusion qui voit  dans la reconstitution de monopoles le moyen d’aller vers la simplification.

On ne reviendra pas sur l’absurdité d’une telle suggestion, elle est expliquée est dans mes réponses, mais on en profitera pour souligner que cette question de l’excès de choix est un véritable enjeu politique et qu’il permet de reconsidérer la manière dont on regarde notre société de consommation.

Cette question de l’excès de choix est étudiée depuis pas mal d’année par les spécialistes de l’économie comportementale à la frontière de l’ économie et de la psychologie, l’ouvrage de Schwartz : More is less  (2004) et les (nombreux dans les années 2000) travaux de Dan Ariely  (On les retrouvera aussi dans un vieux post). Elle a fait récemment l’objet de synthèses : celle de Scheibehenne et al en 2010 et plus récemment de Chernev et Al (2014) dans une littérature plus orientée vers le comportement du consommateur.

Ce qui est intéressant, plus que les résultats obtenus, est cette idée induite par l’économie comportementale, que si les sujets ( consommateurs ou citoyens) sont irrationnels, on dira plus généralement vulnérables, il y a une justification à interférer dans leur choix et à simplifier des tâches trop difficiles, coûteuses, ou trompeuses, comme a voulu le faire un maire de New-york en limitant la contenance des Colas. Cette idée est aussi celle du Nudge, mais nous y reviendrons bientôt dans un autre post. La suggestion du Guardian s’inscrit en plein dans ce raisonnement doublement erroné, d’abord par la solution, revenir au monopole, ensuite par la méthode de réduction du choix.

Oui, l’abondance apparemment excessive des options est une sorte d’externalité moins de la société de consommation que du jeu concurrentiel, oui elle est coûteuse socialement par la paralysie qu’elle peut induire dans les décisions individuelles et plus encore dans les mauvais choix qui en résultent. Mais ce n’est pas assez pour justifier la restriction des libertés, aussi bien positive que négative, en réduisant les choix ou ou en agissant de manière (presque) arbitraire dans la manière dont on choisit.

Simplifier dans une société complexe n’est pas réduire. C’est à l’inverse augmenter la possibilité de décider dans un environnement compliqué voire complexe. La réponse passe par la capacitation des sujets, en leur fournissant les appareils qui suppléent à leurs faiblesses : des objets techniques et des institutions. La simplicité n’est pas le propre d’un objet, c’est une relation : le rapport entre la complexité d’un objet et nos capacités à le comprendre. L’approche démocratique favorise les secondes, l’approche autoritaire tente désespérément de réduire la première.

Dans notre monde digital, l’enjeu est donc clair. Pour vivre bien dans une société technique, il faudra équiper les citoyens, les travailleurs, les consommateurs, d’instruments qui leur permettent de résoudre des tâches difficiles, d’institutions qui les entraînent et d’une culture qui les rendent intelligent, c’est à dire adaptés à ce monde. Des instruments dont la contrainte de conception est de ne pas interférer dans leur décisions : les moteurs de recherche, de comparaison, de recommandations devront être justes à la fois dans leurs effets individuels et collectifs. Ils auront à rendre compte de leurs effets.

Et pour le lecteur qui aura cru que nous défendions une antienne libérale, soulignons que nous retrouvons ainsi une vieille notion, celle de l’ émancipation. Si elle devait différer de ce qui a été pensé depuis des siècles, ce sera simplement en s’attachant à la reconnaissance du pouvoir technique qui doit être  redonnés aux sujets, et surtout que par la nécessité de ne pas les assigner à des rôles ou des situations particulières : être vulnérable n’est pas être faible d’esprit. A ce propos, le regard de Rancière sur l’émancipation nous sera utile.

crédit photo : toujours l’excellente Eugenia Loli

Nous sommes les 99%

We are the 99%

Le marketing se porte encore bien. Quelques formules joliment forgées redonnent une forme à ce qui n’avait plus aucun sens. La globalisation échouée dans le marasme de la crise financière, l’absence d’ennemi bien réel – même Ben Laden a été exécuté. Il fallait dire en un mot le monde, et l’exploit c’est d’en dire la diversité. Ces monde qui grandissent et résolvent la misère au prix de l’inégalité, ce monde qui s’enlise et redécouvre l’inégalité. Nous sommes donc un monde – à 99%, et nos ennemis sont ces rares délinquant de haut vol, ces profiteurs, ces moins de 1% qui gâche le rêve. Mais plus que cela la formule résume un monde : ses rapports sociaux, son espoir de justice, et l’unité qui se fait moins dans la nation que le sentiment d’être dans un même vaisseau qui court dans le néant. N’oublions pas aussi ce bruissement qui parcours les fibres de nos forêts.

Belle formule qui rallie des cadres aux ouvriers, les pauvres et les peu riches, cette très grande diversité dont le point commun se constitue dans une même culture de consommation et la même amertume que l’éducation n’est peut-être plus suffisante pour s’arracher au commun.

Mais la formule n’épuise pas le sujet. Nous semblons aller de révolution en révolution, même si les révolutions se font rares. Nous devinons tous que le monde change, mais ce changement n’est plus tout à fait celui de la globalisation. Son cap nous échappe, et nous n’arrivons par à deviner les structures nouvelles qui se mettent en place, nous en ressentons ici et là les effets sans pouvoir clairement désigner ce qui en est la cause.
Sans doute est-ce que ces structures se structurent et que seules les forces sont perceptibles. Elles affectent l’ensemble de la société et en particulier les marchés et les manières sont ses agents y agissent. On peut en deviner les effets dans au moins trois grands phénomènes qui affectent nos consommations.
Le premier d’entre eux est celui de la communication. La multiplications des écrans et des techniques met dans nos mains de remarquables outils qui nous font gagner en productivité sociales : la combinaison des mobiles et des réseaux sociaux industrialise les modalité capillaire de communication, de telle sorte que la capacité à communiquer ne dépend plus de la puissance des émetteurs mais de l’engagement des relais. Les « personnal media » grignotent les mass media et génère un tel flux d’informations que plus personne ne peut le traiter, renforçant la nécessité pour les récepteurs se se protéger par des filtres, et pour les émetteurs à entretenir des nuées de militants. Cette quantité d’informations ne sont plus traitées pour telles, mais doivent passer au travers du flitre social, celui de la légitimité. Nos machines aujourd’hui produisent moins d’information qu’elles ne façonne leur acceptation. La méta-information, sous forme de notes et de commentaires, devient aussi importante que le contenu de l’information. La question centrale pour les consommateurs n’est plus de savoir où se trouve la bonne information, mais qui la fournit. Les vieilles institutions telles les journaux sont ébranlées sans que de nouvelles ne s’imposent véritablement. Nous baignons dans l’information sans qu’elle ne nous informe.
Le second est l’éclatement des marchés, il résulte en grande partie des inégalités croissantes, mais aussi du changement d’échelles des marchés qui fait de populations marginales des ensembles considérables. Pensons aux marchés du Luxe qui sont devenu des marchés de masse. Il résulte aussi de cette découverte que même les plus pauvres consomment, et élargissent la base de la pyramide de la consommation. L’innovation prend ainsi un double chemin : celui des formules low cost, visant à offrir ce qu’on offrait pour un coût réduit de moitié ou plus, celui de la glamourisation qui tend à redonner de la valeur aux choses les plus simples par un enrichissement symbolique. Dans ce double mouvement qui complexifie ce qui est offert, élargit le spectre des qualités, l’idée de meilleure valeur tend à se dissiper, et l’on comprend que la thématique de la simplicité s’impose, même si à l’analyse elle est moins simple qu’elle ne pourrait sembler. Sa principale vertu n’est pas de ne pas être compliquée, elle est sans doute d’ordre moral, une « originélité » plus qu’une originalité.
Le troisième mouvement s’inscrit dans l’idée de culture de consommation. Nous consommons moins pour assurer des fonctions fondamentales, mais pour manifester nos identités : nos appartenances et nos singularités, le respect des normes et l’affirmation de soi. Nous ne consommons plus véritablement au sens d’une destruction énergétique, comme on consomme un morceau de pain. Nous produisons en consommant, nous produisons une richesse sociale qui est celle du sens commun. Notre consommation est une eucharistie. Et pour comprendre cette consommation, il faut désormais comprendre qu’elle est culturelle, que ses raisons sont à chercher en elle-même dans les formes qu’elle a produit et à partir desquelles elle produit encore, dans un grand mouvement de récupération qui va chercher aux marges de la société des signes intéressants, les ajuste à cette pointe exigeante de l’édifice social, et les digérant les inscrit dans la culture ordinaire de la consommation. C’est dans la friction des cultures que la culture se forme, qu’elle soit une confrontation ou un mélange, le jeu de l’indigénisme et de l’exotisme.
Les 99% abusent sans doute de la formule, il faudrait enlever les 24% de très pauvres, mais ils disent bien l’ordre d’un monde saturé et en perpétuel recyclage, qui ne connaît plus le vrai, en change sans cesse les figures, un monde où le 1% maîtrise la production de ces grammaires. Leur indignation témoigne de la dé légitimation du monde et de ses représentations. La boussole des marché se tient moins dans la maîtrise des techniques que la compréhension des cultures, le rivage à atteindre est celui d’un droit naturel, celui de la coutume, celui de l’hospitalité.
Et pour lancer le trait plus loin, disons qu’il ne suffit plus d’innover, d’inventer, mais de prendre soin que nos innovations puissent être accueillies avec attention en ne délivrant qu’un minimum de déception. Leur légitimité est capitale.

Le texte est tirée d’une présentation plus détaillée faite à l’Ecole de Management de Lyon – IPC  le 7 décembre 2011.