Les deux corps de la marque

epiphanie(?)

‘Le roi, on le sait, a deux corps : un corps éternel, dynastique, que le texte intronise et sacre, et qu’on appelle arbitrairement Shakespeare, Joyce, Beckett, ou Bruno, Dante, Vico, Joyce, Beckett, mais qui est le même corps immortel vêtu de défroques provisoires ; et il a un autre corps mortel, fonctionnel, relatif, la défroque, qui va à la charogne, qui s’appelle et s’appelle seulement Dante et porte un petit bonnet sur un nez camus, seulement Joyce et alors il a des bagues et l’oeil myope, ahuri, seulement Shakespeare et c’est un bon gros rentier à fraise élisabéthaine.’ Pierre Michon

Quel étrangeté de parler du corps des marques, elle n’est pas moindre que de parler des corps du roi. Les marques ont donc un corps, celui de la typographie déjà, celui des enseignes, un corps qui parfois délègue à des « Bibendum » ses pouvoirs et son anthropomorphisme, un corps qui se dégrade et qu’on rajeunit, des égéries changeantes, une régénération. Plus qu’un corps, mais deux pour reprendre la métaphore de Kantorowicz.

Car la marque a un corps spirituel, divin, dont les professionnels croient pouvoir le situer dans un ADN illusoire*, c’est qu’on ose le désigner comme esprit – c’est du pareil au même ! Ce corps perpétuel, sacré de la marque descend dans le corps profane et mortel de ses objets, de ses contenus et plus encore de ses contenants. La marque vit plus proche, s’incarne au plus près des sujets, et à mesure que son corps s’épaissit, que la chair s’étoffe, vient la nécessité de célébrer ce corps dynastique, et à la mesure qu’il se fatigue celle d’en réparer les fatigues.
Il va de soi que la métaphore étudiée par l’historien éclaire peu sauf par l’image. Le corps double dit plus que cette scission de l’âme et du corps, du programme et de son exécution, il dit une unité qui se déploie dans deux mondes. Les mots de Pierre Michon dans leur prodigieuse ellipse rappelle que l’auteur poursuit le double destin du triomphe et de la déchéance. Le même corps qui écrit, fatigue, s’affaiblit est le corps que le texte dont il est le produit, transporte dans l’immortalité de la lecture.
Le corps immortel des marques n’est pas qu’une idée, mais ce mycélium qui traverse nos esprits et nos artefacts, ce réseaux de traces qui se répondent, et dans son texte fragmenté – mais cohérent- se retrouve unique. Une voix qu’un tout à chacun identifie et auquel il réattribue la parole dispersée. Ne nous trompons pas, même si nous sommes pas loin de croire que les consommateurs retrouvent des formes d’animisme, et s’adressent aux marques comme on s’adresse aux saints, leur prêtant une même intériorité même s’ils leur refusent la même physicalité, les marques ne sont pas doubles, seuls leurs corps le sont. Un corps qui se fait dans l’histoire et la traverse. Cette promesse d’un texte tissé par les produits et leurs idées. Un corps s’affaiblissant dans les organisations qui les habitent.
Voilà qui peut sembler bien abstrait, mais l’actualité nous en fournit une belle démonstration avec les cas de Kodak et de Polaroid. Ces deux marques ont écrit toutes les deux des pages remarquables de l’histoire de la photographie. Leur corps d’ici bas s’est abîmé. Polaroid deux fois. Celui de Kodak est à l’agonie. Mais leur corps éternel, dynastique, est en pleine vie. Le projet impossible et Lady Gaga, semblent faire passer le corps éternel de polaroid dans une chair nouvelle. Ne doutons pas que le corps éternel de Kodak ne puisse reprendre chair.
Pour reprendre les mots de la littérature, à moins que se soit ceux de l’histoire, ce qui fait vivre les marques, et leur éternité, tient moins dans la chair avariée de la finance, que dans l’existence prolongée du texte, dans une lecture poursuivie, un commentaire et une critique discontinue. Une réécriture.
* On reviendra sur la métaphore désastreuse de l’ADN de marque, qui donne l’illusion du déterminisme et de l’immanence, réduisant la dynamique culturelle des marques à une génétique réductrice. La littérature n’est pas qu’une question de code. Les marques sont pure littérature.

Réalité augmentée – les toilettes sauvages!

Il y a beaucoup à dire sur le sujet de la réalité augmentée. D’abord qu’il ne suffit pas d’incruster des images façonnées dans l’illusion du réel que l’esthétique de la vidéo semble suggérer. Relisons Baudrillard, il s’agit moins de réalité que de simulacre.

Quand certains s’extasient devant la technique, ne regardons que l’art qui s’exprime par la technique. Pour ma part, je désespérais des publicitaires, ils en est quelques-uns qui au delà de la technique font de l’art et savent communiquer. Je ne sais s’ils ont eu en tête la pissotière de Duchamps, mais ils reprennent à coup sûr cette extension du street art dans le domaine de l’animation (dans le genre je conseille le travail de BLU).

Disons de manière définitive que la réalité augmentée est au fond moins une question de technologie, qu’une affaire d’esthétique et de sémiotique, une affaire de langage. Nous discuterons plus tard du fait technique que la réalité augmentée est aussi une affaire de déréalisation de l’image par le fait même qu’elle permet d’en segmenter la vision.

En attendant apprécions ce très joli message de protection. Bravo à l’agence Tbwa.

L’espace digital est celui de la rue .


Difficile de ne pas faire le parallèle entre l’art (le graffiti) , le sport (le skate) et les techniques de marketing (street marketing) . Dans les trois domaines la rue est devenue le terrain d’opérations. Rappelons-en quelques principes.

Le premier est sans doute le caractère performatif. L’art contemporain nous a désormais habitués à se contenter de l’exploit. Le geste. Ne s’enfermant dans aucun objet, il se dissiperait dans l’éphémère s’il ne s’accompagnait d’autres dispositifs. Mais n’anticipons pas. Ce caractère performatif, phatique, est nécessairement situé dans le temps et l’espace. Ce n’est rarement un acte abstrait comme un kata de judo ou un pas de danse, dont le langage peut s’exprimer n’importe où, dans l’universel. La signification de la performance se construit bien souvent dans le rapport de l’espace qui l’abrite et du geste qui le suscite. Le marketing évènementiel et en particulier cette variété qui prend la rue pour scène s’apparente pleinement au langage de l’art de performance. Naturellement le spectaculaire, la chose qui se donne à voir, l’inattendu, le surprenant, sont au cœur du dispositif mais ce n’est pas le point important.

C’est le hors cadre qui l’est, l’image sort du tableau, le skateur s’échappe de son parc, et la publicité se colle aux murs nus de la ville fuyant les panneaux qui lui sont réservés. Dans l’art, le sport ou la publicité on sent cette même pulsion du free, qui se définit moins comme une liberté de faire, que le refus d’être contingenté à un espace défini. Du même coup l’action du corps, celle du beau, où la simple parole hagiographique s’inscrivent dans le même plan que celui de l’ensemble de la société. Aucune différence entre ces parole et celle de tout un chacun. Il faudra s’interroger sur la signification de ce fait.

On notera enfin que dans cet art mineur, et nouveau, de la publicité qu’est la publicité virale on retrouve le même mouvement. Les objets sont fondus dans le commun de la production de la société au point qu’on recherche même la malfaçon, le fake, cet amateurisme qui marque l’esthétique du flux d’images dans lequel se glissent ces messages. La mise à plat s’accompagne ainsi d’une dés-esthétisation, de la même manière que le graffiti renonce aux maitrises graphiques, travaillant la naïveté et l’improvisation, que le théâtre de rue renonce à la beauté des costumes, et que le sport des rues abandonne les uniformes héroïques pour en porter de plus commun.

Le performatif, le hors-cadre, la mise à plat, la dés-esthétisation sont quatre mouvements qui semblent donc frapper les mouvements parallèles de l’art de la rue, du sport urbain et de la communication. Ce qui est intéressant est que ces traits de caractère se poursuivent dans l’espace digital au travers notamment des nouvelles techniques de la vidéo virale, du blog de marque, des pages de fans.

Un cinquième principe peut encore être identifié. Dans le street art une constante est que sortie du cadre, des-esthétisée, nivelée, l’image ne garde le spectaculaire et le durable que dans sa répétition. L’œuvre de Mesnager ne se réduit pas à ces silhouettes blanches et anatomiques mais à leur répétition, leur multiplication. Il ne s’agit pas d’un ensemble d’œuvres mais d’une même œuvre qui vit dans la population de ses manifestations. Certaines disparaissent d’autre naissent, la permanence est dans la troupe qui sillonne la ville, mourant et se reproduisant.

De même dans le skate-boarding, aucun juge en nul endroit n’établit la performance, ne la saisit et ne l’immortalise. Il n’empêche que chaque Crew filme l’exploit, le diffuse et le reproduit dans les méandres du net. De même que les artistes de la rue photographient et rediffusent sur flickr et ailleurs. Un double mouvement de reproduction, reproduction dans l’espace d’expression, redoublement de cette reproduction dans l’espace de la reproduction, l’espace digital. Une reproduction sans contrôle qui s’abandonne au destin des altérations, des détournements, des transformations. Mais peu importe l’unité est dans la population, dans une écologie qui maintient le taxon au travers du flux de ses spécimens. On peut trouver là la spécificité de la communication virale, qu’elle passe par la forme des vidéos, par celle de jeux en chaines, des flyers envolés au vent, des logos en stickers (la marque 64 en a fait un bel usage).

Nous aurons presque fait le tour des caractéristiques de ce qui constitue une nouvelle forme de communication qui dénie le modèle canonique de l’émetteur, du récepteur, du canal, et du message. Et l’on ne peut être qu’étonné de la convergence des pratiques artistiques, sportives et publicitaires. Il reste à les expliciter, à leur donner un sens.

Contentons-nous ici de souligner cette convergence et de la caractériser. Le message, l’œuvre et le geste, ne sont plus des objets isolés, uniques, sacrés, magnifiques, mais se présentent comme une population qui se répand dans l’espace commun sans prétendre à des positions privilégiées. C’est la reproduction d’un motif obsédant qui fonde son existence. Confondu dans l’environnement, ne prétendant à aucun symbole distinctif, usant d’une parole et de forme populaire, son spectaculaire se fait moins dans l’action d’éclat que la répétition dans l’ordinaire d’une marque singulière.

Bien évident ces propriétés se renforcent l’une l’autre. La dé-magnification favorise la reproduction, la reproduction adoucit la cruauté d’un espace commun qui sans cesse efface et abime. Le performatif fait saillir l’idée des murs. Et l’exception abandonnée se retrouve dans son appropriation. Le message se libère des canaux, de la tyrannie de son émetteur et de la versatilité de ses récepteurs.

Le plus remarquable est que ce mouvement de la rue est le même qui se forme dans l’espace digital. Celui-ci est finalement celui de la ville, un espace sans espace, celui qui nait au coin d’une rue et se reforme à un autre. Un espace infiniment décentré, un espace qui se forme dans la superposition de l’ensemble des espaces. Nous pouvons dessiner la carte d’une ville, de la même manière qu’on dresse celle de l’espace digital, mais en fixant la topologie nous perdons l’idée que l’espace ne prend forme et sens qu’à partir du sujet. L’espace véritable est celui que se construit le sujet, un espace très local, fruit de multiples appropriations.

Nous pouvons alors mieux comprendre la nature de ces nouvelles communications qui répondent moins à la logique de la diffusion, fusse-t-elle virale ou bouche-à -oreille, qu’à une logique de l’appropriation et de la réappropriation. Cette nouvelle communication est une écologie. En s’abandonnant à l’espace commun elle fait que les messages soient appropriables, perdant le contrôle sur ses formes, elle maintient cependant un contrôle par celui de leur population.

Si nous devons mieux penser ces modes de communication qualifiées de virales, il faudra donc moins s’intéresser à la logique épidémiologique, celle du bouche à oreille, qu’à la propriétés des virus de muter, et par conséquent, tout en conservant une forme générique, de s’ajuster aux populations qu’ils visitent, de se propager en dépit des barrières qui lui sont opposées. En se fondant à la foule, ils renoncent à une forme unique, se condamne à varier sans cesse, mais gagnent.

Puisque nous sommes dans les paraboles biologiques, soulignons que celle de l’ADN des marques est aux antipodes de notre analyse. Quand certains publicitaires croient trouver dans l’image du code génétique une sorte d’essence de la marque, c’est justement dans les variations du code que se trouvent les conditions de sa survie. L’aptitude de varier en fonction des conditions locales est le facteur fondamental de la propagation.

Le propre de ces nouvelles formes d’art et de sports urbains est bien d’avoir abandonné le principe d’une œuvre-objet, pour celle d’une œuvre-population, celui d’un art savant pour un art populaire, celui d’un marbre inaltérable pour des ritournelles reproductibles. Le propre des nouvelles publicités qu’elles se fassent dans la rue ou l’espace digital est moins dans leur qualité d’expression et la justesse d’exécution que dans leur appropriabilité et la plasticité de leur reproduction.

PS : avec quelques risques…