La centimètrique de l’engagement social

Not friend on ur facebook
L’idée d’engagement au début de cette décennie s’impose à la fois comme un objectif prioritaire et une mesure de performance. Cette idée trouve une matière naturelle dans l’espace des réseaux sociaux. On peut l’exprimer simplement comme l’idée qu’il ne suffit pas d’attirer l’attention, ni même d’entretenir une certaine affection, mais qu’il est désormais nécessaire de transformer les meilleurs supporters en militant. Le client engagé est celui qui au-delà d’acheter se met à vendre.
Cela se comprend dans la mesure où il ne s’agit plus seulement de dépenser plus que les autres pour se faire entendre, mais d’enrôler plus de supporters pour faire vivre plus largement sa voix que les autres. La cause est entendue : dans un espace dont le coût ne fait que s’accroître autant profiter de relais que l’on ne paye pas encore. C’est encore plus une question de crédibilité. Pour mesurer cet effets, de multiples indicateurs sont proposés depuis quelques années. On trouvera ici les principales mesures
Des chiffres commencent à émerger et ils se rapportent essentiellement à corrélation présumée entre la taille de l’audience le taux d’engagement (rapport des acteurs sur le nombre de membres. Social bakerssuggère une relation inverse : les pages de fans les plus populeuses enregistreraient le taux d’engagement le plus faible. C’est un fait qu’on comprend aisément : à mesure que l’audience croît la proportion  de consommateurs actifs et interactifs croit moins vite. Mais c’est un résultat qui aussi va contre une des loi les plus anciennes de la publicité : celle du mere exposure effect :  la répétion des messages conduit à leur plus grande persuasion. On pourrait s’attendre à ce que les marques qui conquièrent une audience large puissent aussi conquérir une audience plus engagée. Le phénomène du double jeopardy défend ce point de vue. A moins que le marché ne soit pas encore assez mur.
On notera au passage le caractère centimètrique de l’engagement. Les pages de fan ne sont pas si sociales. L’audience active ne représente qu’un millième de l’audience acquise. C’est plutôt millimètrique! Mais n’en soyons pas étonné, c’est un des effets de la loi de la participation (1-9-90).
En regardant de plus près les choses il s’avère cependant de la corrélation entre l’audience et l’engagement est faible et même nulle en témoigne cette absence de corrélation qui concerne les marques les plus actives dans les réseaux sociaux. Cette absence de corrélation peut signifier des choses très différentes :
  • que des marques font un effort exagéré pour recruter des fans et donc emportent des consommateurs peu concernés
  • Qu’à l’opposé certaines ne faisant aucun effort concentrent dans leur pages des consommateurs très impliqués
  • Que d’autres font des efforts de recrutement modérés et emmenant dans leurs troupes une proportion raisonnable de consommateurs réellement engagés bénéficient de leurs effets de conviction.
Il en résulte que le taux d’engagement en-soi ne signifie pas grand chose et qu’il faut trouver d’autres méthodes pour en déterminer l’efficacité. Sans doute les approches DEA permettraient de mieux cerner l’efficacité relative des campagnes : elle s’appuie moins sur des moyennes et des régression que sur l’enveloppe : cette frontière que dessinent les points extrême. 
La réflexion sur l’engagement ne peut s’en tenir uniquement au point de vue des marques et de leur canal d’émission. Il faut aussi considérer le point de vue des consommateurs. Une étude de Mickael Muller (2012) donne de ce point de vue un éclairage particulièrement intéressant. Une première idée est que l’engagement est un trait de personnalité. Ceux qui participent et s’engagent le ferait alors systématiquement, quelque soit les canaux. Il s’avère que la corrélation entre le degré d’engagement dans un canal n’est pas corrélé au degré d’engagement dans plusieurs canaux. Une seconde idée est que l’engagement est le fruit d’un apprentissage , ce qui correspond à la théorie des étapes de l’engagement. Malheureusement l’étude montre que le taux d’engagement ne s’accroit pas dans le temps.C’est la théorie de l’engagement qui s’avère la plus probable : les contributions procède d’un engagement, au sens psychologique, envers la communauté, d’une prédisposition.
C’est donc vers une théorie largement contingente qu’il faut s’orienter : elle doit prendre en compte la nature des supports et le coût de l’engagement qu’ils induisent, l’objet de l’engagement et la motivation qu’ils suscitent, les effets de mimétisme – on contribue d’autant plus facilement que d’autres l’on fait, et naturellement des prédispositions et des situations. 
Pour en revenir au très discuté taux d’engagement, ce qu’il mesure en fait est profondément ambigu : faible c’est qu’il est plus sensible à l’engagement des lurkers (veilleurs), quand il est élevé à celui des contributeurs. L’ambiguïté est que ces deux comportements reflète en fait deux formes distinctes mais égales d’engagement. La seconde plus aisément mesurable dominant les débats. La véritable question est donc de savoir qui parmi ceux qui ont liker une fois, ou se sont abonnés à un fil twitter, maintiennent au cours du temps une attention aux messages de l’émetteur, leur silence ne doit pas forcement être confondu avec un désintérêt.
PS : On en discutera de manière plus approfondie au salon stratégie client le 5 avril 2012 avec Synthesio, Acticall et Dimelo.

Consommation collaborative : le marché aux frontières de l’intimité

Just Hanging
Il y a bien sur le livre de Rachel Bostman – What’s mine is yours– avec cet élan enthousiaste qui ne nait qu’aux USA. Avec l’assurance des pionniers ceux qui ne renversent pas le monde mais étendent un peu plus loin l’héritage d’un monde ancien.

L’idée de partager ce que l’on consomme, car partager signifie aussi acquérir à moindre coût un plaisir qu’on convoite, est sans doute une idée aussi vieille que le monde. L’échange de maison pour les vacances n’a pas attendu l’internet pour s’installer. Le nouvel essor de la consommation collaborative y trouve cependant son moteur.

Ce que les technologies de l’information apportent dans des configurations variables : des plateformes d’échanges, des forums, des réseaux sociaux, c’est bien sur cette faculté de coordonner à coût faible une offre et une demande excessivement hétérogène. Nous sommes à l’envers des grands marchés que les économistes et les marketeurs travaillent. Ces marchés du divers depuis longtemps se mettent aux marges des petites annonces. Robes de mariage, matériel de jardin, leçons particulières, Week-end à la capitale, voitures ou vélos, l’étendue des produits que l’on consomment et qu’on partagent ne fait que s’accroître grâce à la réduction des coûts de recherche, de négociation et de contrôle que permettent les TICS. On aura au passage lu une petite référence à Williamson..
Il ne s’agit pas seulement d’acheter ensemble. Les groupes d’achats sont une réalité complémentaire mais distincte qui s’appuient simplement sur un principe d’échelle. Il s’agit surtout de partager l’utilisation quitte à subir des désavantages qui se rapportent le plus souvent à un critère d’intimité. Porter le costume qu’un autre a enfilé, dormir dans le lit conjugal d’un autre couple peut produire une sorte de dégoût. Si les technologies de l’information réduisent les coûts de coordination, renoncer à une propriété pleine et entière et au fétichisme de l’objet peut être rédhibitoire. Il ne s’agit pas seulement d’un trade-off entre la location et la propriété, mais de la charge affective que la propriété supporte. Puisque les objets sont une extension de soi, leur abandon peut revenir à une amputation.
Le cœur de la consommation collaborative est sans doute le foyer. Nombreux sont les biens qu’on partage en famille : le sèche cheveux de la mère et la fille, les vélos, les meubles, les livres et nous partageons parfois avec nos voisins la tondeuse. Même si aujourd’hui la taille des ménages est réduite : près de 34% des foyers ne comprennent qu’une personne et moins du tiers en comprend plus de trois – on en comprend mieux le potentiel de cette forme de consommation.

A considérer cette consommation domestique on comprend que la consommation collaborative trouve son destin entre deux forces. L’une est purement économique. De nombreux biens méritent qu’on en partage l’usage, surtout ceux dont la fréquence d’usage est faible. Mais établir un calendrier de détention qui coïncide avec celui de l’usage est difficile, plus encore est de transférer aux dates et aux lieux nécessaire le bien en question. Réduire ces deux coûts ne peut que faire progresser cette économie. Mais une autre force s’y oppose : celle des frontières de l’intimité, des frontières qui sont celles du foyer, d’autres qui viennent de l’empreinte que l’on peut laisser sur les objets.

La solution digitale joue en grande partie sur le premier facteur, elle est sans doute moins déterminante sur la seconde. D’autres solutions sont nécessaires. Partager sa machine à laver pourrait sembler naturel dans la mesure où nous ne l’employons que quelques heures par semaine. Mais il y a peut de chance que nous transportions d’une maison à l’autre le tambour, encore moins que nous invitions nos voisins à la buanderie car d’ailleurs nous n’en avons généralement pas. Pourtant il existe une ancienne institution qui faisait du linge une activité commune : le lavoir. Aujourd’hui, il y a toujours des lavoirs, ils offrent des machines à laver de différentes tailles, des séchoirs, parfois des machines à laver à sec, mais sont fréquentés par les célibataires et ceux dont le logement est trop petit pour laisser un espace au lavage du linge.Les bibliothèques sont une autre sorte de partage, un autre espace collaboratif de consommation, nous y partageons les tables, les index, les rayonnages. Nous pourrions rêver qu’elles prennent une forme encore plus locale, que nous y remisions les livres que l’on achète contre le droit de lire ceux des autres. Des bibliothèques associatives plus que des bibliothèques communales. Les bibliothèques n’ont pas attendus internet pour organiser le partage, mais c’est en retirant la propriété de l’usage. Le lavoir et la bibliothèque ont cela de commun que le partage de la consommation est possible en retirant aux consommateurs toute propriété, il ne leur reste que la location d’un usage. Dans ce sens Le vélib n’est pas véritablement une forme collaborative de consommation pour la simple raison que ni la plateforme de coordination, ni les bicyclettes n’appartiennent aux consommateurs.
On devine donc dans ces institutions l’enjeu du partage qui est celui de ses institutions. Au-delà des mots : mutualiste, coopératif, associatif, collaboratif, participatif et osons-les socialiste, communiste, collectiviste c’est bien la question du commun qui est en cause et les limites des droits de propriétés qui sont atteintes. Dans cette perspective la consommation collaborative se tient sur la frontière du marché et son originalité serait alors dans la préservation des droits de propriétés contestés. La diminution des coûts de transaction induit par les technologies de l’information en quelque sorte sauverait le marché d’investissement spécifique qui s’accroissent avec la solitude des sociétés libérales, sa seule limite serait alors cette part inaliénable de soi que l’on défini par les frontières de son intimité. 

Pour une université digitale

Jorge in Wonderland
Quelle stratégie dans les médias sociaux pour les Universités?
C’est une question sur laquelle on m’a demandé de plancher pour un séminaire de la FNEGE et à laquelle je répond oui avec enthousiasme. Quelques lignes de réflexions peuvent en résumer les idées essentielles.
  1. Les réseaux sociaux sont efficaces pour ceux qui possèdent une communauté. De ce point de vue les universités sont bien dotées. Avec 30 000 étudiants, celle où j’officie dispose d’une force de frappe potentielle considérable. Au regard du 1/9/90, voilà qui laisse espérer 300 contributeurs, 3000 « recommandeurs », et ces quantités peuvent être largement augmentées avec les anciens étudiants. Sur 10 ans c’est près de 100 000 personnes qui y ont fait un passage. Le nombre n’est cependant pas suffisant, il faut encore que l’attachement à la communauté soit réel. Mais de ce point de vue là, il n’y a guère de souci à se faire, le passage dans une institution académique laisse des marques à vie, les universités sont parmi les rares institutions qui transforment nos vie avec l’église et l’hôpital. On est toujours un ancien de. Et si elle a une histoire, du prestige, une légitimité, cette communauté sera d’autant plus forte, ses membres plus attachés. Il y aura toujours quelque part un de ses représentants. Les réseaux socio-numériques, sont de ce point de vue un levier puissant pour incarner cette communauté silencieuse.Elle a forcement envie de parler et d’entendre les échos d’une jeunesse qui s’éloigne.
  2. Les universités ne sont pas une mais plusieurs communautés . Celle des étudiants, celles des enseignants, de ceux qui les secondent. Les premiers se réunissent dans le passage qui leur donne un élément d’identité pour la vie et on ne comprend pas pourquoi les adresses mails ne sont pas données à vie – quelque fusse leur utilité, elles marquent un lien indéfectible, elles sont le passeport et le contrat. Les seconds sont morcelés par leurs champs, leurs institutions et n’écoutent guère un centre qui est soit un centre administratif ou une arène politique. Ils s’y retrouvent quand la marque Université est forte. La segmentation est donc une étape clé, la construction de marque le moyen d’unifier les communautés. C’est là où se trouve la difficulté pratique : ce n’est pas un réseau social qui suffit, mais différents réseaux, sur différentes plateformes qu’il faut coordonner. Il faut fédérer des dispositifs multiples, intriqués, un tissu de communautés. Sans doute faut-il organiser un marché de ces communautés. Les animer, les encourager, les aider à grandir, les croiser. Rappelons-nous que la communauté est une organisation primaire et que la société est justement cette espace où des communautés superposées cherchent leurs règles. Le fédéralisme est une notion à ré-explorer. Le monde digital le favorise pour la simple raison qui diminue les coûts de coordination. On en conclue quant au rôle des unités de communication : elle doivent orchestrer les réseaux.
  3. Les réseaux sociaux sont d’autant plus forts que le contenu à diffuser est riche. De ce point de vue les universités sont munificentes. Avec plus de 2000 chercheurs, celle où j’officie produit du contenu à un rythme qu’aucune marque n’est capable de produire. Il reste à le mettre en forme, en scène, car souvent ce matériau est illisible, conçu pour n’être entendu que de quelques uns, ésotérique. Mais sans faire de story-telling, juste en dépoussiérant et en dégraissant les pièces sorties de l’atelier on peut faire étinceler une intelligence qui par habitude paresse dans le goût du secret et se couvre de scories, de paille et de boue. Sur un plan plus technique, cela exige une veille interne, la constitution d’un réseau d’informateurs et de retrouver cette belle tradition de la vulgarisation. Il faut communiquer ce sur ce qu’on produit. Chaque jour. Un oeil à Harvard ou au MIT donne un idée claire de ce dont il s’agit. Il reste à faire cette révolution culturelle de penser l’université moins comme une église que comme un média ( c’est d’ailleurs le beau travail fait par le Cleo) . Le réseau social de l’université est un média à part entière qui diffuse, souvent par capillarité, un savoir qui doit rester libre. Cette liberté c’est celle de l’accessibilité. D’un point de vue pratique, cela exige de jouer avec une cascade de médias : les revues scientifiques et leur plateformes de diffusion, les livres, les cours et les conférences: dire jour à jour la science qui se fait. Le volume demande un savoir faire. De ce point de vue on rêverait de fondre les centres de documentation avec les unités de communication. Fédérer des contenus.
  4. Les réseaux sociaux exigent une ligne éditoriale. Dans la continuité, on comprend que la matière doit être éditée. Dans le sens noble et ancien du métier d’éditeur. En respectant la lettre et l’esprit, faire briller le bronze que verdissent les intempéries. Dessiner des jaquettes, composer le texte. Faire du manuscrit une idée prête à affronter l’espace public. Mais plus encore donner au torrent, que dis-je, au fleuve, de la production universitaire, un lit sans trop de méandres, qui s’organise en un grand bassin. C’est là sans doute un point faible des universités. Le désordre que les institutions politiques ont introduit avec leurs grands machins est un ennemi évident. Seul un esprit véritablement scientifique et humaniste peut y remettre de l’ordre. Scientifique car il faut donner un sens qui correspond à une réalité, humaniste car il s’agit aussi de dépasser les bornes des spécialités pour qu’un véritable entendement soit possible. Peu importe les supports. Le portail central et ses réseaux périphériques, les campagnes publiques et le travail microscopique des diplômes. L’utilisation des réseaux sociaux à l’université dépend de la qualité d’un projet éditorial. Nous produisons un journal virtuel de la science, il nous faut le réaliser. C’est une idée difficile : penser l’université comme un média.Une audience qui rencontre une programmation. On oublie parfois que l’université est aussi une industrie culturelle.
  5. Les réseaux sociaux ont besoin d’une équipe éditoriale. C’est la petite découverte des praticiens des réseaux sociaux. Il ne suffit pas de cliquer et de retwitter. Ce n’est pas une équipe de bonne volonté qui fait les choses. L’équipe éditoriale doit être issue du corps productif, la valeur de vérité tient à celà. Qu’une ligne soit donnée, elle doit être alimentée. Les belles histoires de réseaux sociaux numériques sont des questions d’organisation, des équipes de 10 à 100 contributeurs. Une communauté dans la communauté. Il faut des informateurs, des reporters, des rédacteurs, des animateurs., une langue. La technique est secondaire. Une chaine vidéo, une plateforme de slides, des documentations, une radio digitale, il faut tout. Mais il faut surtout ceux qui acceptent de produire. Chacun avec son talent alimentera l’architecture des médias.
Nous avons évoqué les principes, nous n’avons pas discuté de technique. Nous serons court à ce sujet, rappelant simplement une distinction proposer par Christian Fauré entre techniques de la relation et technologiesrelationnelles. Si les universités possède le contenu, peuvent aligner des troupes considérables et disposent en puissance des technologies relationnelles, il lui reste à reconstruire ses techniques de relations. Repenser ses rapports aux étudiants, aux professeurs, aux entreprises, aux médias, aux proches de ses étudiants.
A repenser que l’article de recherche n’est pas que le moyen d’affiner un CV pour obtenir un meilleur poste, mais que leur format donne à l’idée le moyen d’en établir une valeur de vérité. A repenser que le cours n’est pas une obligation statutaire auquel les étudiants satisfont pour le bénéfice d’une note, mais le laboratoire où l’enseignant teste et formalise les idées qui viennent de son travail. A repenser que l’université est un espace public, qui s’il délivre des diplômes, doit ouvrir tous ses espaces à l’ensemble de la société. Que sa mission première est de diffuser la connaissance qu’elle produit. La connaissance est affaire de vérité, sa diffusion est affaire d’attention. Dans cet esprit les réseaux sociaux sont de formidables vecteurs de gains de productivité. Il rendront poreux les murs de l’académie, laissant entrer les questions de la société, laissant naître enfin leurs idées. Soyons décidément optimistes, les réseaux sociaux construisent une autre université quelque soient les stratégies qu’on leurs assignent. 
Ce n’est pas le classement de Shanghai qui règne, mais la société de la réputation. Le meilleur moyen de la construire est d’engager la conversation. Les réseaux sociaux en sont la chance.

Community management : Les règles de l’engagement

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Qu’une guerre apparaisse à notre pourtour, même et surtout suscitée par un mandat international, au niveau opérationnel ce sont les règles d’engagement qui vont être déterminantes. Mal préparées elle font sortir d’un mandat et mènent à l’aventure, trop rigides et contraignantes elles interdisent au pilote de frapper et d’atteindre le but..
Le community manager est un art bien moins belliqueux mais qui répond à cette même obligation qu’en déléguant à un agent le soin d’agir pour l’ensemble de l’organisation, et le laissant maitre de la décision, il lui est utile de disposer de règles qui définissent ce qu’il peut faire, ce qu’il ne doit pas faire, ce qu’il a le droit de faible. La norme naturellement n’est pas suffisante, dans le moment de la décision elle peut être trop complexe. C’est pourquoi à la norme s’ajoute un entrainement, une socialisation, certains parlent de culture commune. L’internalisation des normes et des valeurs est le facteur crucial du respect des règles d’engagement, ce seul rempart de l’organisation pour définir les actions dont elle est responsable, la seule liberté d’agir quand les normes se contre-disent.
Cette idée des règles d’engagement a été illustrée à merveille à l’M2C 2011 de l’ESCP, dans l’exposé de Jussy-Pekka Erkkola de Nokia,  responsable World du community management. Il fût l’un des seuls à présenter avec une certaine honneté ce qui est la véritable difficulté de la gestion des grands réseaux sociaux. Il ne s’agit pas de l’astuce d’un community manager mais de la coordinations de dizaines de pages FB, de nombreux fils twitter, de ressources vidéo, d’une armada de slideshow qui peuvent occuper plusieurs dizaines de personnes pour les produire, les diffuser, les curer ( osons!) , qu’elles soient totalement dédiées à la tâche, ou simplement contribuant pour une part substantielle de leur temps à l’animation des réseaux.
Le partage des buts, une connaissance commune, un rôle clarifié et une définition précise des règles d’engagement sont ensembles les éléments clés d’un bon pilotage de cet idéal conversationnel de l’entreprise. Les buts partagés pour que chacun contrôle son comportement en fonction d’un même étalon. Une connaissance commune pour être en mesure de répondre de manière uniforme à la diversité des sollicitations. Le rôle clarifié pour laisser libre la personnalité, et les règles d’engagement mesures dernières de la liberté d’expression.
Les ambassadeurs de la marques, car il s’agit de cela, on cependant une chose de plus que la diplomatie, c’est de pouvoir traiter dans l’immédiat le problème. Ils ne sont pas là que pour porter une voix, faire passer des messages, mais aussi pour agir  car la parole en ce domaine est performative. Ce ne sont pas des avocats. Des officiers de liaisons ? Une police des frontières ?
Non pour cela il y a un vieux mot en gestion : gatekeeper, il a un côté désuet mais savoureux, le garde barrière est bien ce personnage essentiel des organisation qui à la fois en marque les limites mais ouvre aussi les portes de la ville au visiteur. Ce gardien des limites qui assure l’ouverture mais garde les clés.
Aujourd’hui, compte-tenu de la nature des routes qui s’ouvrent devant leur pont levis, c’est un rôle particulier qui leur est demandé de jouer. Celui de représenter en place publique son organisation et d’opposer aux détracteurs des réponses tangibles. Aujourd’hui l’enjeu est dans l’espace public.

L’intimité digitale des cadres – une question de pouvoir?

Pierre Bourdieu recita, Jacques Rancière escucha…
Plus on sait moins on partage. Une enquête de l’ifop récente qui a été reprise par de nombreux blogueurs, dont Reyt montre la résistance des cadres aux réseaux sociaux, quand bien même en sont-ils de plus en plus des utilisateurs.
De manière apparemment paradoxale, ceux dont on attendrait qu’ils soient ouverts aux technologies de la connaissance sont les plus hostiles, notamment à celles qui facilitent son partage, et semblent y résister le plus.
C’est un paradoxe qui n’est qu’apparent si l’on en revient à de vieilles idées, celles de Bourdieu et des formes de capital. Ces idées permettent d’esquisser une explication fort simple – ou du moins une hypothèse- on est d’autant plus réticent à partager ses connaissances, qu’elles forment le socle de l’autorité et du pouvoir. De manière symétrique ceux qui en possèdent peu sont d’autant plus prêts à le partager qu’ils peuvent gagner à ce jeu.
Pour explorer cette hypothèse, nous avons repris des données de 2009, issue du baromètre de l’intrusion : 27000 réponses à un questionnaire sur les usages de l’internet et le sentiment d’intrusion, en nous intéressant plus particulièrement à deux variables clés pour comprendre quelles attitudes se développent dans la communication digitale. L’une est le dévoilement de soi, qui est mesurée par une batterie d’indicateurs testant la disposition à donner telle ou telle information sur soi : photo, revenu, adresse etc. L’autre est la résistance à la sollicitation commerciale : est-on prêt à accepter des messages publicitaires? une autre batterie d’indicateurs nous permet de mesurer cette disposition. Ces deux critères mesurent de manière générale la manière dont on définit les frontières de son intimité numérique. Est-on prêt à accepter ou non l’échange d’information? Le contexte est bien différent de celui d’un usage professionnel, nous sommes dans le domaine de la consommation digitale, mais les résultats sont saisissants si on compare les catégories sociales.
Très clairement on accepte d’autant mieux de se dévoiler et de recevoir des sollicitations quand on est jeune, plutôt une femme, et appartenant aux catégories sociales réputées les plus modestes matériellement et symboliquement pour reprendre la vieille acception du capital social. Ces effets sont indépendants. Ils s’ajoutent les uns aux autres. En regardant avec plus de détails la catégorie qui nous occupe, les cadres sup, ce sont justement ceux qui sont les plus réticents aux formes publiques de l’échange d’information. Le fait est d’autant plus remarquable que les cadres moyens (ceux qui bénéficient d’une éducation dans l’enseignement supérieur) ont un profil très similaire avec une moindre accentuation.
Si l’explication donnée précédemment est juste – le fait lui semble indiscutable – c’est une perspective sociale remarquable qui se présente. La révolution que l’on attend des médias sociaux, n’est pas cette société de la connaissance promise dans les années 2000, mais une guerre de tranchée où ceux qui sont supposés savoir, ne serait-ce que par un niveau d’éducation et de formation plus élevé, dissimulent le savoir et l’information, en le protégeant sans doute par des signes d’autorité. Comme l’argent, l’information se partage d’autant moins qu’on en possède.

Naturellement l’explication en reste à l’état d’hypothèse. Mais nous pourrions dans cette perspective mieux comprendre les résistances. Soyons prudent cependant, car la variance au sein des catégories sociales est bien plus importante que de l’une à l’autre. Mais ces éléments sont suffisants pour inciter à entreprendre une étude plus fine et plus approfondie des facteurs qui conduisent à partager l’information, et à s’intéresser à la nature de l’information que l’on est prêt à partager. Dans cette mini-étude, l’information ne concerne pas tant le savoir que le statut. L’information que l’on partage n’est pas toujours la monnaie de la connaissance, elle est souvent celle de la relation. Ce qui permettrait de comprendre que dans certaines catégories de la population, les plus modestes, les réseaux sociaux puissent avoir une grande importance.

L’échange d’information est à la fois ce qui permet d’accroître une expertise mais aussi de renforcer des liens.  L’économie de l’information alimente à la fois un capital de connaissance, et un capital relationnel. Ce n’est pas la même information qui est partagée.  Et pour se cantonner dans la relation des marques à ses clients, les éléments que nous venons de mettre en évidence, prennent une saveur particulière.  Ce que les praticiens savent déjà, plus le niveau d’éducation est élevé, ou plus les clients pensent être éduqués, et plus la relation est difficile. Une réflexion sur la nature et le sens de l’information échangée est donc essentielle, avant même de s’intéresser aux propriétés des réseaux. Sa valeur dépend de son usage : grooming ou renseignement.

Les bons community managers sont sans doute nos pré-retraités

Ambassadeurs
Ils sont des dizaines de stagiaires à officier dans la place, d’autres ont des contrats grecs (ces jeunes travailleurs à 500 euros que permettent les contrats en alternance). Ils sont de bonne volonté, présumés génétiquement Y, naïfs, enthousiastes mais souvent incapables de converser avec des inconnus. Ce sont une grande partie de nos community managers.
Chacun sait l’absurdité de la situation. Quand il est nécessaire de faire face aux clients les plus remontés, les plus éduqués, les plus capables, ceux qui se sentent la force de discuter, de négocier, nous mettons en face les interlocuteurs les moins préparés au motif que les technologies de l’information leurs sont familières. Mais s’ils savent taper sur des boutons, il est moins évident qu’ils sachent gérer les situations délicates et manifester un sens aigu de la diplomatie.
Les community managers doivent avoir la maturité de l’expérience humaine. Qu’importe la technique, dans la relation ce talent que l’âge apporte avec la connaissance humaine, celui de résoudre les difficultés imprévisibles, le tact des routiers de salons, la délicatesse des mamies. Des gens d’expériences qui savent s’abstraire de la technique pour développer une belle empathie.
On aura beau utiliser des anglicismes et vénérer la nouveauté, ce qui se passe dans les forum et les réseaux ne diffèrent pas d’un mariage ou d’un cocktail. Dans la foule, ceux qui se manifestent, protestent, félicitent sont les plus habiles. On ne leur présente pas le cousin sympathique et maladroit qui vient d’obtenir son bac même si c’est avec mention TB. Les médias sociaux sont sociaux. Ne l’oublions pas.
Mais s’il n’y avait que cette erreur. Le véritable problème est ailleurs. Parler à cette minorité qui s’agite, de 1% d’activistes n’exige pas seulement de mettre face à eux des personnes dont l’intelligence et la maturité permettent de traiter les incongruités, les dérapages et le tapage. Les activistes ne sont pas tous des fous furieux, ils sont généralement des personnes dont l’assurance leur permet d’exiger de converser avec des représentants légitimes de l’organisation. On ne leur envoie pas un sous-fifre, c’est au chef qu’ils veulent s’adresser.
Ces représentants légitimes doivent avoir les pouvoirs de parler au nom d’une autorité. Seraient-ils masqués derrière le costume d’une corporation, on leur attribuera un rôle de valet. Parlent-ils en leur nom propre, leur parole sera relativisée. Se joue là un décision essentielle : à quel titre et sous quel apparence les médiateurs, intermédiaires, community managers, et ceux qui les accompagnent peuvent parler ? Quel rôle ont-ils, et quels statuts leur donnent-on ? Autrement dit à quelles normes doivent-il satisfaire et avec quelles ressources ? Il y a un enjeu essentiel dans la gestion des profils de CM, des codes de déontologies à établir, des règles de dialogues à forger, un juste équilibre à atteindre dans le profil qui laisse au CM une personnalité propre nécessaire pour l’authenticité du dialogue et la protection que donne un mandat.
Cette double réflexion incite à promouvoir une politique : les community managers doivent avoir la maturité nécessaire à leur rôle et être investit de pouvoirs réfléchis. Ces rôles ne sont pas nouveaux. Ils s’inscrivent dans une histoire sociale, on les retrouvent chez les grands ambassadeurs dans le mélange délicats d’une grande personnalités et la juste définition du mandat. Et à bien réfléchir, si les CM sont les ambassadeurs du monde digital, on se souviendra que nombre de diplomates fûrent aussi des écrivains . L’art du CM est un art de plume.
Ne confions pas aux stagiaires cette grande et délicate fonction, cherchons chez ceux qui ont de la bouteille, mais n’ont plus l’espoir de diriger, les talents nécessaires. La denrée est apparemment rare si l’on croît qu’il faille être post-humain pour jongler entre Twitter et Facebook. Mais à choisir, vaut mieux ceux qui savent parler que ceux qui savent cliquer. Et là denrée n’est pas rare, ils sont si nombreux ceux que l’on a écarté que parmi eux, on en trouvera beaucoup prêt à faire l’effort de la technique pour démontrer on-line les talents accumulés dans une vie. Les bons community managers sont sans doute nos pré-retraités.

Les fourmis de Facebook – I like Buttons…

Depuis un mois les boutons « J’aime » de Facebook pullulent sur les pages du web. Ces boutons analogues aux boutons de partage remplissent une fonction toute à fait particulière, qui font que l’intelligence n’est désormais plus dans les moteurs de recherche mais dans le réseau lui-même, une intelligence sociale.
L’intelligence sociale n’est pas plus grande que celle des fourmis mais passablement plus efficace que la nôtre. Son principe est remarquablement simple. Les fourmis qui ont trouvé de la nourriture laissent sur leur chemin de retour des traces de phéromones – l’environnement sert de support à la communication. En supposant que deux chemins de retour se présentent, un court et un long, et si le choix initial est aléatoire, les traces de phéromone se dissiperont moins vite sur le court chemin que sur le plus long car la fréquence de passage sera plus rapide modifiant la probabilité des choix jusqu’à devenir un chemin unique qu’une colonne régulière empruntera.
Ce bouton « j’aime » est une phéromone numérique. En cliquant, on laisse une trace qui se répercute dans les pages de Facebook. Notons au passage que si la plateforme était fermée, elle s’ouvre à son dehors et en quelque sorte se réapproprie l’ensemble du web. Le remarquable du procédé réside dans la nouvelle conception du feed, qui désormais donne deux choix : la toute dernière actualité personnelle – empilement chronologique des messages, ou une sélection par défaut des « meilleurs » messages, ceux justement qui sont appréciés et commentés.
Poursuivant l’analogie, la plateforme est la fourmilière, nous en sommes les fourmis, et nos clics laissent notre signal, celui qui guide les autres vers les informations les plus attractives (et il n’est pas sûr que le plus attractif soit le plus pertinent). Comme la fourmilière, une intelligence émergente apparaît sans cerveau central. Il n’est plus besoin d’algorithme et de calculateur, c’est la trace de nos pas qui crée de l’ordre et de la signification, au sein même du réseau, par le réseau lui-même, en tant qu’il est l’environnement dans lequel on évolue.
Mais la limite de cette analogie est que l’odeur que nous laissons n’est pas la nôtre. Nous ne faisons que l’activer, ce sont les sites, autrement dit l’environnement qui la dépose, et c’est l’astuce de la plateforme qui la ramène dans son environnement interne au prix d’une certaine perte de contrôle des traces que nous laissons. On pourra largement discuter de ce sujet qui apporte une inquiétude de plus. Une analyse technique de Didier Durand et une discussion de Jean-Nicolas Reyt en donne quelques éléments.
Mais dans ce post, contentons-nous de souligner un fait plus général : l’audience d’un site et sa valeur dépendent de ce qu’il est tout de même difficile d’appeler une intelligence, mais d’un mécanisme collectif de renforcement de la crédibilité des sources d’information ( désormais des dizaines de millions). Facebook de ce point de vue n’invente rien, le pagerank jouait déjà ce rôle, des sites de signets collectifs (social bookmarks) comme delicious, diggs et autres technorati ont engagé le procédé, twitter (et son bouton qui fleurit depuis quelques mois) l’a systématisé.
Ce qui change c’est la taille, 400 millions de fourmis (…et moi et moi et moi) ça change la donne! Mais c’est aussi l’abandon d’un effort général de classification : le score des I like se distribue entre les pages de chacun, se fractionne, s’ajuste, se personnalise, sans qu’aucun effort ne soit fait sauf de lier un bouton perdu dans l’océan des pages, un cookie qui traine, et cette page de news qu’on consulte désormais chaque matin.
L’enjeu pour les marques devient considérable, faute d’être aimées elles disparaitront des pages d’accueil, n’ayant d’autre choix pour s’y retrouver d’en payer le droit à la plateforme : le bouton va enflammer le prix du CPM! L’alternative : produire assez de contenu, un contenu si saisissant qu’à force de clics elles se maintiendront sur l’écran défilant de nos nouvelles.

Les produits ne meurent jamais

Hommage aux vieux médias. Le disque s’effondre d’année en année, le cinéma hésite encore à s’engouffrer dans le déclin, le livre vacille, et la photo – nous ne parlons pas des images mais de ce travail de la matière qui fige la vie – a disparu depuis longtemps. Pourtant un impossible projet se lance, s’appuyant sur la nostalgie de quelques obsessionnels.

Le Polaroid qui, rarement, a bénéficié de la légitimité d’un champ considéré comme un art mineur, moyen pour les plus généreux, ce champ glorieux qui a fait naître la Fnac, Kodak et d’autres firmes faisant de l’art populaire un marché mais faisant aussi par les forces du marché que l’art est populaire, le polaroïd ressuscite.

Dans le registre instantané d’une image minimale, quelques grandeurs se sont manifestées, et des déterminations phénoménales se sont exprimées comme le projet d’Hugh Crawford. Et alors même que le marché s’est effondré, quelques anciens de Polaroid s’obstinent à maintenir une offre que le capitalisme ordinaire considère comme inéconomique. La passion peut prendre le dessus sur la raison, et affirmer que l’économie n’est pas une loi, juste une question d’échelle.

Comprenons bien que la passion peut aller au-delà de l’intérêt et redéfinir des projets, même si l’idée n’est plus populaire et se réduit au cercle très étroit des passionnés. Un tel cas nous apprend une chose précieuse : il n’y a pas de loi de l’économie, pas de vérité des coûts et des gains, pas d’échelle imposée. Sauf une, celle de la passion. La science économique n’est pas la science de la raison, mais ce résidu des passions. C’est l’ordre de la morale qui fait le monde, et l’économie n’est au fond que cette science résiduelle qui analyse comment les choses s’équilibrent une fois les passions morales exprimées. Sans aucun doute le nouveau marché du polaroid est un marché du point de vue économique, mais en survivant il affirme le caractère résiduel de l’économie.

La seule conclusion générale que nous pouvons tirer est que dans notre histoire récente, si le marché semble avoir dominé, c’est simplement parce que la passion dominante fût celle de l’argent et de sont accumulation. Ne doutons pas que d’autres vont lui succéder. D’autant plus que dans des sociétés qui matériellement sont de plus en plus riches, cette passion ira en s’amenuisant, d’autres prennent le relais, la passion religieuse est sans doute aujourd’hui au premier plan, l’écologie en est un variété, le socialisme un rhizome toujours vivace – il peut traverser le gel de plusieurs hivers.

Quant à nous, les savants de l’épicerie, restons attentifs, car dans un monde qui s’enrichit, les passions se multiplient, se fragmentent, se raffinent, et chacune de leurs branches créé de nouveaux marchés, des queues de comètes, qui jadis n’avait de destinées que les rêves, mais aujourd’hui peuvent fonder plus qu’un marché mais de petites sociétés.

Nous garderons en tête ce joli modèle d’Abernathy et Clark, leur belle inspiration schumpetérienne, pour nous interroger sur la vérité des techniques et de leur vie. Ce ne sont pas les produits qui meurent, mais les systèmes, et il n’est pas sur qu’un système se substitue entièrement à l’autre, sans doute le broie-t-il, mais quelques-uns des fragments trouveront une autre écologie. N’oublions pas que si le cheval fût la clé de voute des postes et des transports, il reste encore une économie importante, plus modeste et moins centrale, celle du PMU et des haras.

Les révolutions sont rarement radicales, ce qu’elle détruisent n’est pas le fruit des passions, mais l’ordre des passions. Et cela doit faire réfléchir. L’ordre numérique, transforme et détruit, il se substituera largement à l’ordre de l’imprimé dans les métiers qui sont le nôtre, mais nous nous tromperions si nous pensions que l’imprimé va disparaître. Il rejaillira du sol comme les plantes après le gel, sans doute affaibli, mais trouvant dans un nouvel espace de nouveaux équilibres et de nouvelles échelles.

La superposition des réseaux

The Elegance of Multiples from Kai on Vimeo.

Il faut écouter les résistants, moins ceux qui refusent radicalement les systèmes de réseaux sociaux, que ceux qui s’y prêtent avec réserves. Une de leur remarque clé est le refus de mêler des mêmes cercles : parents et amis, travail et vie privée, association ou autres.

Les réseaux sociaux ont pour particularité de favoriser la transitivité. Les amis de mes amis doivent devenir facilement les miens, pour que les réseaux deviennent attractifs, mais son efficacité se heurte quand la transitivité n’est pas souhaitée, et qu’au contraire l’internaute souhaite séparer certains de ses réseaux, les isoler de l’influence des autres. Faciliter la croissance du nombre de relations dans un réseau est souhaitable, mais dans des limites définies.

Une seule solution pour résoudre ce problème : passer par plusieurs plateformes. Il y a donc de la place pour plusieurs types de réseaux social. L’usage conjoint d’une plateforme de relations amoureuses, d’une plateforme professionnelle, d’une plateforme de jeux, et d’un réseau plus personnel est plus que concevable. Voilà qui empêchera l’univer des réseaux d’être dominé par un seul en vertu de cette exclusion qu’entraînent les externalités de réseaux. Dans ce cas précis elle sont limitées, et l’on peut prédire que leur partage se fera en termes de fonctions. La famille, les amis, les alliés. Des associés, des compagnons. A plusieurs niveaux.

Mais du point de vue de l’internaute ce n’est pas suffisant, car il est très probable que le hasard mène d’un réseau à l’autre des personnes que l’on aurait voulu circonscrire à un seul cercle. Dresser des murs ne suffit pas, il faut aussi présenter un visage différent, éventuellement masquer le nom.

L’hétéronymie est une nécessité de l’ère digitale. Une exigence politique, nous n’existerons comme sujet que si notre sujet est multiple, et que s’il est menacé ici, il peut se réfugier là. Navigant dans les réseaux sociaux, comme s’il s’empilait sans se mélanger , l’internaute passe d’une identité à l’autre, échangeant aux frontières les éléments de son identification. Parfois masquée, d’autre fois simplement maquillée, chaque plateforme lui propose un théâtre différent dans lequel il joue un rôle distinct.

Il lui faut séparer. La nature des réseaux dépend de la qualité de l’intimité.

Média sociaux : la force du local


L’actualité rappelle avec le rachat possible de Yelp par Google que le véritable enjeu de l’internet social n’est pas forcément dans le global qui aura marqué la dernière décennie, mais le local. L’art de la publicité n’est plus de concevoir des messages pour le monde mais de s’accouder au comptoir. Quelques arguments militent pour cette thèse.

Le premier est qu’en dépit de la distorsion de l’espace-temps qu’apportent les technologies, leur effet social est de renforcer les centres. C’est une idée ancienne exprimée par Castells, qu’au fond les technologies de l’information moins qu’elles ne rapprochent les points éloignés de l’espace, les densifient, et par conséquent renforcent l’importance du voisinage.

Mais au-delà de ces effets macro-sociaux, l’internet de manière plus microscopique semble renforcer les liens avec les proches plus qu’il n’offre la possibilité d’échanger avec les étrangers. Ceci est d’autant plus marqué que la taille de nos réseaux personnels est relativement limitée (le fameux article de Dunbar). Il reste cependant à vérifier que ce renforcement des relations est plus fort que l’élargissement du cercle de socialité. Cette hypothèse est celle que Boase a testée montrant que plus nombreux sont nos liens, plus le mél est employé ainsi que les autres médias (les utilisateurs du Net ayant un réseau médian de 37 personnes pour 35 pour les autres.). Bien sûr il reste à savoir comment nos relations se distribuent dans l’espace. Mais ils semble que celui-ci soit plus restreint qu’on ne pense. Nous vivons donc toujours en un lieu dont l’aire est restreinte, même si nous y sommes très mobiles (voir par exemple).

L’horizon des réseaux sociaux reste aussi étroit que celui de nos villages, et la technique n’y peut rien que de renforcer cette tendance. Si ces faits sont avérés, on comprend que l’espace pertinent est un espace local.

Un deuxième argument relève de la valeur de l’information. Comme chacun l’aura remarqué en dépit des fantasmes, l’information sur le net et dans les réseaux est pauvre, redondante, et son agrégation n’est pas forcement la source de connaissance que l’on peut espérer. L’information ne prend de valeur que si elle est contextualisée.

De ce point de vue l’échelle locale est particulièrement pertinente. Car même minimale, par exemple un commentaire sur un commerce, l’information prend sens dans un univers bien connu des sujets. L’agrégation des commentaires apportera peu. Ce qui vaut pour les consommateurs est au fond une information factuelle dont la densité est faible mais la pertinence forte dès lors qu’elle est située dans un contexte que le consommateur connait bien et qui lui permet d’en tirer toute la valeur. Ainsi une note (agrégée) d’un hôtel sera utile certes, mais sans doute moins que de savoir à quelle distance se situe-t-il du lieu d’activité, d’une station de métro, quels sont les commerces environnants etc. De même la valeur d’un livre dépend moins du sondage que de retrouver l’avis ambigu de quelqu’un qu’on croit proche. La force des critiques littéraires au fond est d’apparaitre comme nos amis (je vous recommande de suivre les excellentes chroniques de Pierre Assouline et mieux encore d’en lire avec précision les commentaires de ses aficionados; je connais peu de cas où l’intimité est aussi grande).

Un troisième argument est qu’en dépit d’une croissance remarquable le commerce digital est encore marginal et risque de le rester. Nos commerces sont encore, si ce n’est au coin de la rue, au carrefour de nos villes. Si près de 75% des français achètent au moins une chose à distance, et dont la moitié par le net , la part des canaux distants ne dépasse pas les 6 ou 7%, en étant optimiste elle sera peut-être de 15 % dans quelques années.

Le quatrième élément est le formidable développement de la géolocalisation, non seulement la capacité à situer, mais aussi à reporter l’information dans son contexte géographique. Il est à peine nécessaire de souligner ici les développements des SIG. Il suffit de regarder son GPS favori. Et de ce point de vue le développement de la diffusion des smartphones risque de favoriser les usages de localisation comme en témoigne une étude de Gartner .

Dans une telle perspective, on peut s’attendre d’une part à un formidable développement de sites globaux à finalité locales. La globalisation du site permettant d’obtenir les échelles de recueil d’information nécessaires, mais le niveau d’utilisation pertinent reste local, villageois. Bref le net au service de la proximité.

On imagine les applications, on devine que les capacités de personnalisation de la communication risquent de tirer profit de ce que l’information locale et localisée vaut plus que les messages globaux. On comprend l’appétit de google qui avait déjà compris l’importance de la publicité locale .

Et l’échec du rachat qu’on vient d’apprendre n’empêchera pas la gourmandise. Les modèles publicitaires à venir ne dépendent plus de la créativité des graphistes et des rédacteurs, mais de l’intelligence qui est donné à des phrases ridicules, par un usage raisonné du contexte de leur expression. Peut importe de dire “Venez tels que vous êtes”, il importera d’inscrire sur l’écran du GPS, à 7 heures du matin coincé dans les bouchons “Bienvenue, MacDo vous offre un café, dans 10mn la route sera liberée”